J’ai voulu rompre avec mon blog. Je me suis dit, le 21 septembre ça fera deux ans que je raconte ma vie, ça suffit. Deux automnes, deux hivers, deux printemps et deux étés à vivre tiraillée, à raconter que je ne sais pas où je veux habiter, à dire je je je je tandis que le monde continue de tourner.
J’ai résolu de rompre un jeudi. Pas parce que c’est mon jour haï mais car c’est celui de mon dernier vol pour New York City. Je me suis dit, sept fois d’affilée, sept allers, le sept c’est un de mes chiffres préférés, allez hop, cette fois-ci c’est terminé, je reste ici, je romps avec mon blog et je vis ma vie.
J’ai commencé par rompre avec Paris. J’ai abandonné mon amour dans son lit, et dans un tiroir mon téléphone et mon ordinateur dernier cri. C’était le matin, il faisait encore nuit, j’avais mes lunettes sur le nez et mon sac doré dans l’entrée; j’ai hésité tel Orphée, j’ai pris un livre et puis je suis partie.
J’ai voulu rompre, j’ai essayé. J’ai passé un mois immergée dans la ville, à regarder, à écouter, à sentir, à parler, à toucher, à goûter. Plus de maison, plus de confort du foyer où me réfugier, plus de connexion, plus de distraction, plus de raison de ne pas être dans la vie. J’ai lu, lu, lu et je n’ai rien écrit.
J’ai voulu rompre avec mon intériorité. J’ai terminé mon dernier journal intime et je n’en ai pas racheté. Dans le tout premier, la phrase qui est écrite sur la deuxième page est gribouillée. Sur les suivantes, il n’y a plus que des images. Je hais ce qui sort quand je donne corps à mes pensées.
J’ai décidé de vivre avec une machine à écrire. Je suis allée visiter une boutique qui ressemble à un musée, au premier étage d’un gratte-ciel de la cinquième avenue, j’ai examiné tous les claviers. J’ai regardé une Remington portative, elle coûtait 700 dollars, j’ai renoncé à mon idée.
J’ai rompu avec l’écrit mais pas avec le papier. J’ai recommencé à dessiner. Je me suis faite avec une tête de tournesol, un corps décharné qui ne ressemble pas à la réalité. La réalité, qu’est-ce que c’est? J’ai fait deux planches d’un asile de fous en bande dessinée. J’ai re-arrêté. Je haïssais ce qui sortait.
J’ai voulu remettre le couvert avec mon blog. J’ai écrit quelques lignes qui disaient que je me sentais paumée, au cas où personne n’aurait remarqué. Etonnamment, ça n’a rien changé. J’ai renoué avec ma boîte de courriel le temps d’une journée, j’ai inventé des théories, composé des poésies, fait un cv.
J’ai essayé d’écrire une lettre pour dire que mon rêve dans la vie c’était d’écrire, qu’il fallait m’embaucher, que par écrit je saurais convaincre n’importe qui d’acheter des places de spectacle ou des machines à laver. Je n’ai pas réussi. La deadline est passée. L’once d’intérêt que j’avais, aussi.
Quand j’écris ce n’est que de la noirceur et quand je n’écris pas je me demande toute la journée à quoi bon continuer. Il paraît que j’ai tout ce qu’il faut pour le bonheur. Je suis retournée à Paris pour vérifier si c’était vrai. J’ai retrouvé mon amour, mon appartement, mon téléphone et mon ordinateur.
J’ai voulu remettre le couvert avec Paris. Je me suis promenée à la tombée de la nuit, je suis allée au marché. Quand je suis arrivée chez moi je me suis mise à pleurer sans pouvoir m’arrêter. J’ai pris un bain, regardé le marbre rose des murs, je me suis dit que ce serait dommage de tout dégueulasser.
Mon amour a voulu me quitter. Il a crié, il a claqué la porte, il m’a rapporté mon chargeur qu’il avait pris sans faire exprès, il a descendu l’escalier. Le lendemain je l’ai cherché partout, on s’est retrouvés. Le soir quand le noir est tombé, il m’a re-quittée. J’ai crié, pleuré, je l’ai supplié, il est resté. Il s’est couché tout crispé.
Je suis allée dans ma salle de bain rose et j’ai écrit dans mon cahier. Cette fois-ci c’est vraiment fini, je vais repartir à NYC, faire le ménage au centre de yoga pour avoir des cours gratuits, bosser dans des bars le soir, et voilà. Et si même ça, ça ne marche pas, je file dans un ashram à Goa.
Qu’est-ce que tu fuis? C’est mon amour qui m’a demandé ça. Tellement gonflé! Je me suis dit, il ne comprend rien à la vie, on voit bien qu’il n’a jamais fait le ménage dans un centre de yoga, celui-là. Bon, il est quand même sympa, alors à la fin de la nuit je suis retournée me blottir contre lui une dernière fois.
Il y a un point d’interrogation dans ma tête. Il est gigantesque et depuis des années j’avais oublié la question qui va avec. Je les ai toutes essayées, et ça y est: celle que je refoulais est revenue en pleine nuit me réveiller. Elle s’est écrite dans ma tête. Elle parle d’inceste. Je ne peux plus écrire. J’arrête.
