i’m a typewriter

j’ai tenu une semaine. j’ai écrit je ne peux plus écrire et en fait j’ai écrit tous les jours depuis. c’est performatif, le verbe écrire, comme le verbe parler, quand on dit я не говорю по-русски, quand on écrit je n’écris pas c’est une absurdité. j’écris tous les jours depuis, sur la machine halda de mon grand-père, en tapant des coups sonores sur les touches du clavier. j’écris en faisant du bruit pour me rappeler que j’écris, sur du papier pour ne pas être tentée de tout effacer. j’écris en étant de moins en moins terrifiée.

j’écris depuis que j’ai 8 ans et depuis ce moment, depuis le premier cahier offert par une de mes bonnes fées j’écris en étant terrifiée. ça fait des années que je sais que je ne veux plus faire que ça de ma vie, écrire, et que j’ai peur de ce qui pourrait sortir. ça fait des années que je suis paralysée, que je ne vis qu’à moitié, effacée, gribouillée. j’écris malgré l’autocensure qui m’a fait raturer mes pensées sur la deuxième page de mon premier cahier. qui à 8 ans écrit “maman est méchante. je n’aime pas maman.”? un monstre, assurément. 

j’écris monstrueusement, en pleine nuit, accroupie dans l’obscurité, en enfermant mes pensées dans des cahiers fermés à clé, en me méfiant, en me haïssant, en me flagellant et en m’autodétruisant, j’écris même si pour y arriver je dois m’éclater l’estomac avec des sucreries, vivre dans la clandestinité à paris, j’écris même si le processus me plonge systématiquement dans une combustion lachrymale spontanée, j’écris même si plus personne ne veut me parler après, j’écris parce que sinon j’en crèverai, de tous les secrets. 

j’écris sur un clavier qwerty, dans une école d’écriture qui sauve peut-être des vies. j’écris ici, sur cet espace virtuel de liberté que j’ai ouvert comme une bouteille qu’on jette à la mer il y a deux ans, et qui m’a transformée. j’écris à des gens que je ne connais pas si bien que ça et à qui je me suis ouverte comme jamais auparavant, à des gens dont la présence dans la galaxie m’a ramenée à la vie. j’écris en me prenant pour jésus christ parce que j’ai 33 ans et que je veux ressusciter cette année. j’écris ici même si on me dit que c’est indécent, malpoli, imprudent. 

j’écris parce que je ne suis pas là pour être décente, polie, prudente, ni ici ni en général dans ma vie. j’écris parce que je suis née à la clinique de la muette et que ça m’a rendue à la fois volubile et inquiète et sans voix. j’écris parce qu’il y a des choses qu’on ne dit pas, quand on est une femme ou une bourgeoise ou une hippie ou juste quand on veut acheter sa place au paradis. j’écris parce que quand on parle on est censé prendre des pincettes et que ça n’a jamais été ma spécialité. j’écris pour tenter de contrôler mes logorrhées, pour me racheter.

j’écris parce qu’un clavier ou un crayon c’est plus facile à manier qu’une langue, sauf pour rouler des galoches mais ça c’est un autre sujet, j’écris parce qu’un écran ou une feuille de papier c’est une façon plus délicate de dire aux gens leur quatre vérités en face. j’écris parce que je suis peut-être robotique avec mon besoin de vérité, peut-être une replicant pleine de souvenirs implantés, mais les androïdes aussi rêvent de moutons électriques alors qui sait ce qu’ils écrivent la nuit pendant leurs insomnies.

j’écris parce que je ne suis pas une machine, parce que je suis born not made, parce que j’ai été portée par une mère qui m’a répété que “tout ça est compliqué”. j’écris parce que je sais: qu’on peut aimer la vie et la quitter, aimer quelqu’un et ne pas le lui dire, aimer son frère et le tuer, aimer sa soeur et ne plus lui parler, aimer sa femme et ne pas la toucher, aimer son mari et le faire interner, aimer son père et ne pas aller à son enterrement, aimer sa mère et la trahir, s’aimer fraternellement sans avoir le même sang, et inversement: charnellement, violemment.

j’écris pour médée et oedipe et abel et caïn et pour christine villemin, forcément sublimes, j’écris pour sortir du confessional et de mon journal intime, parce que je me sens enfin légitime. j’écris pour une lignée de sorcières et de sauvages et de magiciens et de solitaires et de mondains qui ont souffert, parce que je porte leur sagesse et leur feu et leur chagrin et qu’il faut qu’à la fin ça serve à quelqu’un. j’écris parce que tous les sujets possibles, l’amour l’argent le pouvoir la mort la folie et l’exil je les ai dans le sang. j’écris parce que j’ai un ego, un corps et un cerveau à la fois fragiles et trop forts.

j’écris pour ceux que j’aime et ils sont nombreux, pour leur dire qu’on peut vivre comme un chien galeux et être résilient, commettre les pires péchés et les expier, et que ça rend puissant. j’écris parce que je me sens puissante en ce moment, plus qu’avant, parce que j’ai dans ma vie l’amour d’un homme extraordinaire qui m’écoute comme si j’étais la pythie, et que j’écoute aussi comme le messie. j’écris parce que je m’écoute moi, parce que j’entends des voix et que je ne veux pas finir à l’asile ou sur un bûcher. j’écris parce que j’ai ce pouvoir et que c’est un devoir et une responsabilité.

j’écris pour ne pas fuir la réalité, parce que l’écriture est une drogue plus dure et plus saine que toutes celles que j’ai essayées. j’écris parce que quand je parle j’ai l’air dispersée, évanescente, superficielle et légère comme dit michel berger et en me lisant on comprend que je suis diasporique mais que je sais très bien où je veux vous emmener. j’écris parce que je sais: que tout ça est compliqué, que rien n’est jamais tout noir ou tout blanc, que personne n’est foncièrement bon ou méchant, même ou surtout ma maman. j’écris comme on va au front, même si ça fait de moi une bombe à retardement.

j’écris comme nora ephron qui dit que tout dans la vie est une source d’inspiration, comme joan didion qui dit qu’on raconte des histoires pour réussir à tenir bon. j’écris comme marguerite duras qui dit qu’écrire c’est hurler sans bruit, parce que j’ai passé suffisamment de temps à hurler sans dire pourquoi et que maintenant c’est terminé, j’écris comme barbara, sans tricher, et comme simone de beauvoir parce que j’ai longtemps été une jeune fille rangée. j’écris comme marguerite yourcenar pour faire l’oeuvre au noir, parce que je ne veux plus être un vilain petit canard.  

j’écris comme boris cyrulnik pour donner un sens à ma vie, pour trouver dans tout ça de la beauté car sinon à quoi bon? j’écris comme platon, en posant des questions jusqu’au poison. j’écris comme hans christian andersen parce que que je sais que les monstres n’existent que dans les contes de fée et comme john donne parce que je ne suis pas une île et rien de ce qui est humain ne m’est étranger. j’écris comme blaise cendrars, dans un voyage enragé. j’écris comme samuel beckett en essayant et en échouant et en échouant encore, mais mieux qu’avant. j’écris contre la mort. 

j’écris comme quand j’étais petite, dans l’isolement et la tristesse et le découragement, avec mes larmes et mes entrailles comme une mère pélican, avec mon sang russe et de juif errant. j’écris comme une cannibale, en utilisant ce que je vois, ce que j’entends, ce que je sens. j’écris douloureusement, parce que ce que le monde me désole, et j’écris jusqu’à lui trouver une rédemption. j’écris avec passion et illumination, avec humilité, à partir de moi parce que c’est ce que je connais, avec brutalité,  pour dire ma vérité. j’écris quitte à être reniée, quittée. j’écris avec mon coeur.

j’écris ailleurs qu’ici parce que je n’ai plus peur. c’est performatif, ça aussi. j’écris et je m’enhardis parce que je suis encouragée et que malgré le sabotage, les ongles rongés et les pleurs je réussis à écrire des textes en tant qu’auteur. j’écris après avoir pendant des années refusé de signer, écrit pour mes études, pour mon travail, en anglais et en français, sur des centaines de sujets, sans jamais oser m’exprimer. j’écris parce que j’ai été dressée par les compagnons d’ignace de loyola et que je crois enfin que c’est ça ma mission. j’écris même si ça me transforme en golem ou en démon.

j’écris et je me relis et je me fais bien rigoler, c’est totalement ridicule comme activité, et en même temps c’est un divertissement super, le plus économique de la terre: un crayon, un cerveau, du papier et c’est bon. j’écris parce que j’ai un tempérament de rock star et que quand j’ai un texte dans la tête ça me donne envie de danser dans les rues comme mick jagger. j’écris parce qu’il y a tellement d’histoires qui méritent d’être racontées, par exemple ce brigand de marcel campion va-t-il réussir à imposer sa grande roue sur les champs élysées?

j’écris depuis paris, oui, je devrais être à new york mais peu importe, je n’ai pas pris l’avion, j’ai gâché un billet alors que je n’ai plus un rond, j’écris ici parce que devant la gare du nord j’ai regardé mon amour et je lui ai dit d’un air benêt, je ne vais pas te laisser, et voilà j’ai posé par terre la halda de mon grand-père et je suis restée. il a souri d’un air benêt aussi, peut-être qu’il regrette depuis, c’est l’enfer le bruit des touches d’une machine à écrire dans la nuit, mais je manie la langue presque aussi bien que le clavier alors j’espère que je suis pardonnée. 

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