Neuf mois que la fille prodigue est rentrée. Neuf mois de gestation pour aboutir à cette conclusion: le retour au bercail après dix ans d’expatriation, c’est coton. Comme dans la parabole la fille prodigue a bien batifolé, et comme dans la good old Bible elle a été bien accueillie à son retour dans la mère patrie. Sauf que ce que tait l’histoire tant et tant contée en cours de caté, c’est que le pays que l’enfant prodigue a fui n’existe plus pour lui.
J’ai un ami, Q, qui m’a dit, “Tu vas bien finir par rentrer un jour à Paris”. J’étais assise sur ses genoux, il était saoul, j’ai dit “Oui, oui” sans y penser, et puis peu de temps après j’ai fait comme il a dit: je suis rentrée. Lui aussi, il est français. Ce jour là, c’était sa goodbye party. Dix ans d’expatriation, lui aussi. Q a quitté Xanadu via l’Asie, et aux dernières nouvelles il prend des cours de mandala à Bali. Oui, oui. Et moi, pendant ce temps-là, je donne des cours d’anglais à Paris. C’est bien, hein. Ça paie le loyer de la maison où j’ai emménagé avec mon concubin. Une maison avec un jardin. Je regarde le jardin et je pense à la vue sur le terrain vague que j’avais depuis ma fenêtre à Bed-Stuy. À mes élèves, je dis: brûlez vos listes de vocabulaire et prenez un aller simple pour l’Angleterre.
Je suis allongée sur le futon, la première chose qu’on a apportée quand on s’est installés dans la maison. C’était symbolique, ce lit nomadique. A Xanadu, j’en ai un autre qui dort dans une storage unit. Problème de riche en chef, non? J’ai trop de lits, je ne sais pas où dormir cette nuit. Bref. La dernière fois que je me suis comparée à une SDF, le bien-pensant qui partage ma vie m’est tombé dessus à bras raccourcis. Il a raison, peut-être, ce lecteur fervent de Libération. C’est un peu indécent, tous ces questionnements, quand Paris déborde de tentes qui débordent de migrants. D’un autre côté, si personne n’était jamais tenté d’aller voir de l’autre côté, qu’est-ce que les évangélistes et les journalistes trouveraient à raconter?
Pas de sac de couchage ou de mur à escalader pour cette vagabonde du premier monde: je circule en toute liberté, et la couette qui couvre mes fesses rebondies, je l’ai rapportée d’Angleterre, après l’y avoir trimballée en 2007 dans une valise à roulettes. Pareil pour la lampe en forme de cerisier qui éclaire la pièce d’à côté – la bibliothèque. Oui-da! J’ai une bibliothèque chez moi. Plus bourgeois tu meurs, sans passer par la case nirvana. Cette pièce, en fait, c’est celle où dormait ma belle-mère quand je l’ai rencontrée. Ce jour-là, la première fois, cette femme, la mère de cet amour qui m’a ramenée ici il y a neuf mois, elle m’a parlé de phanères. C’est un mot si joli, phanère. On dirait le nom d’un papillon.
Qu’est-ce que tu fuis? m’a demandé cet amour quand il a rencontré le papillon que je suis. On peut dire qu’il m’a vite percée à jour. Quand j’ai rencontré sa mère, elle portait des œillères: des bouts de carton qu’elle avait scotchés aux branches de ses lunettes, pour ne pas être dérangée quand elle regardait des reportages de voyage à la télé. Je l’ai complimentée sur sa brillante idée. À l’époque je portais encore mes lentilles de contact alors je ne l’ai pas copiée. Depuis, j’ai trouvé une autre solution, que j’envisage de faire breveter: je ne mets ni lentilles, ni lunettes, et hop! Toute floutée, la réalité. Il y en a un que ça exaspère. Vous la connaissez l’histoire du type qui sans faire exprès tombe amoureux de sa mère?
Il paraît que les femmes aussi s’amourachent de leur mère. C’est ce que m’a dit la mienne, sans s’apercevoir de la détresse dans laquelle sa sentence me plongeait. À l’heure qu’il est, mon concubin est en train de fumer un joint, allongé sur le canapé. Ma mère ne fume plus de joints, elle trouve que la marijuana est trop coupée, et même dans son vin elle a mis de l’eau ces dernières années – mais les psychotropes, ça reste assez sa tasse de thé. Et moi, je suis plus rodée qu’un clebs de la brigade des stups, capable de détecter un œil injecté ou une haleine chargée à vue de nez. Je les imagine tous les deux à rigoler en fumant une herbe bien verte, pas du tout coupée, et leur paradis artificiel me file des envies d’aller simple pour le mien, d’Eden.
Il faut aussi des gens pour cultiver les pommes de terre, Hélène. C’est ce que m’a dit ma mère, quand je lui ai encore décrété qu’il fallait que je me carapate, que je rejoigne fissa ma patrie d’expats. Ma mère est mi-russe, d’où cette obsession des patates. Ensuite, elle a ajouté: les tziganes, ils posent leur caravane dans un jardin, mais il faut bien un propriétaire pour les héberger. Je lui ai dit: ça tombe bien, j’en ai trouvé un, de jardin. Elle n’a pas bronché. Peut-être qu’elle m’envie. Dans le paradis où elle a grandi, à Alger – ça s’appelait Paradou, vous le croyez, vous? – il y avait un oranger. Dans mon jardin, le vrai, celui que je vois par la fenêtre, pas mon Paradou de Xanadu, il y a un figuier.
À un dîner si parisien, intellectuel et léger et avec des copains et du bon vin, j’ai rencontré une autre fille prodigue, L, le week-end dernier. Elle est revenue de Xanadu il y a huit ans, et depuis huit ans elle dit qu’elle n’est ici qu’en transit, que bientôt elle repartira de l’autre côté de l’Atlantique. Je crois que maintenant elle s’est résignée – qu’elle fait sa vie, peut-être même qu’elle est heureuse ici. Je ne peux pas m’empêcher de penser à Gatsby, de me demander si on a tous besoin d’une lumière verte, d’une herbe plus verte de l’autre côté. Spoiler alert: Gatsby ne l’a jamais atteint, le ponton tant désiré. Si ce n’était pas atrocement cliché, je pourrais me faire tatouer la dernière phrase du roman sur le poignet.
“Et on se bat contre le courant, tels des navires sans cesse ramenés vers le passé.” Ma belle-mère, fortiche, a réussi à échapper au verdict de Francis. Elle a oblitéré ses souvenirs sans faire de quartier. Heureusement, il reste son vocabulaire: d’où les phanères. Si vous allez la voir aujourd’hui, dans sa chambre aux murs recouverts de linoléum vert, peut-être qu’elle discourra sur les iris qui fleurissent dans son jardin imaginaire. Je suis allongée sur le futon et je regarde par la fenêtre et je me dis – mais qu’est-ce que j’en sais, dans le fond? je ne suis pas spécialiste d’Alzheimer – que c’était ici, le Xanadu de ma belle-mère.
La pauvre, personne ne l’a prévenue: on n’y vit pas, dans le paradis qu’on se crée. On peut y baguenauder mais il ne faut pas oublier de temps en temps de se réinsérer dans la réalité, sous peine de perdre pour toujours son permis de séjour. Le passeport de ma belle-mère, je ne sais pas où il est passé – je ne l’ai pas vu dans les affaires qu’on a triées. Le mien est sagement rangé à côté de la lampe cerisier, prêt à m’envoyer au Japon à la première occasion. En attendant j’ai remis mes lunettes, et j’ai coupé mes cheveux peroxydés de petit prince tombé d’une planète non identifiée. Peut-être que ce conte est terminé, que l’avion s’est posé et qu’il s’agit maintenant de s’apprivoiser.
Dans l’avion qui me ramenait de New York il y a neuf mois, il y a une éternité, je lisais Le testament français. Un bouquin dont l’ex-libris indique: LB. LB, c’est l’apatride du réel qui me sert de belle-mère. On a vidé sa bibliothèque en rentrant cet été – un à un, chaque bouquin, évacué, du premier jusqu’au dernier, sans pitié. Et puis cet hiver, dans un drôle de moment de déjà vu inversé, comme une cassette vidéo rembobinée à vitesse grand V, on l’a re-remplie avec nos Colette et nos Cendrars. Ici, on ne met que des voyages et de la fiction, on a décrété en vidant les cartons. Et sur une étagère, on a rangé un rescapé de l’époque LB: Le testament français.
J’ai attrapé le livre de Makine tout à l’heure en allant me coucher. Dedans, il écrit une image qui m’a marquée: que la France, pour celle qui l’a quittée, devient une Atlantide fantasmatique et brumeuse, qui ne renaît que dans les récits nostalgiques de l’émigrée. J’avais commencé à le lire dans l’avion, et son style pompeux m’avait ennuyée. Ou alors, peut-être que c’était juste trop dur à encaisser, cette idée: que le pays vers lequel je m’envolais était un autre Xanadu. Que nous autres qui sommes partis ne sommes plus jamais nulle part chez nous.
