New York moments

descendre Broadway à vélo la nuit sous une pluie si diluvienne qu’elle pénètre dans les veines, sous la peau, jusqu’au cerveau
s’allonger sur un tapis et sentir à nouveau ses joues inondées, se dire qu’on est comme un vase de larmes renversé
entendre parler du tout qu’on forme avec l’univers, penser au cerveau rempli de pluie et se dire que c’était peut-être ça le nirvāna

siroter un bubble tea au thé vert matcha, almond milk, no sugar et enchaîner avec une part de pizza full gluten et full cheese à un dollar
remonter Madison avenue à pied et s’installer sous un abribus entre deux boutiques de luxe pour lire l’histoire du Bouddha

dans une librairie dont les profits sont distribués aux sans-abris, en voir un installé à une table près du rayon religion
et constater que ce qu’il a dans les mains c’est un bouquin sur la voie du Tao
dans cette même librairie apprendre que les effets de l’illumination bouddhique s’apparentent à ceux de la diéthylamide de l’acide lysergique
et se dire, tout s’explique

depuis les baies vitrées d’un penthouse regarder le Chrysler building illuminé et se dire qu’il y a des clichés dont il n’est pas possible de se lasser
dans ce même penthouse regarder un chanteur tout jeunot s’installer au piano et d’un ton grandiloquent annoncer “This song is about basketball”

sous une tempête de neige à Chinatown déguster, les mains gelées, une glace au sésame noir et au thé vert matcha
et se dire que même cryogénisée on ne regrette pas
à la librairie d’un centre de yoga lire dans un bouquin sur la nutrition que le sucre et

les produits laitiers c’est très mauvais pour ce qu’on a
se dire que même lobotomisée

on ne regretterait toujours pas la glace au thé vert matcha

à la caisse d’un deli tomber sur un petit Noir édenté qui joue au loto en répétant “I’m gonna be a millionaire” d’une haleine avinée
s’entendre proposer un apéro partagé par le petit Noir édenté, répondre “non merci I don’t drink” et face à sa tête déconfite se sentir si désolée 

aller au lavomatic avec une amie, rentrer, essayer de faire marcher le lecteur de DVD, échouer, pester, retourner au lavomatic mettre le singe à sécher
rentrer, réessayer, râler, retourner au lavomatic chercher le linge, réessayer, triompher, regarder les Demoiselles de Rochefort en buvant du thé
garnir des crêpes en parlant d’amour, couper du parmesan en parlant de ses parents, mettre des chips de kale au four en parlant de traumatismes refoulés 

dans une galerie de Chelsea se laisser remuer le coeur par les images domestiques de photoreporters
parler à un écran d’ordinateur, dire des choses pas très sympathiques, entendre un clic, fermer l’écran silencieusement

en sortant d’une séance de méditation s’asseoir à côté d’une dame qui noue ses shoelaces, quand elle dit “that was good” répondre “yes
se voir derechef offrir un bracelet porte-bonheur, un thé et (il s’avère que la dame est psy) une séance de thérapie
se dire qu’on a vraiment 1. une bonne étoile et 2. sans doute aussi un peu l’air d’un oiseau tombé du nid

dans le sous-sol d’un bar de l’East Village promettre à une Américaine à peine rencontrée de lui tirer le tarot très bientôt
dans ce même sous-sol regarder un chanteur pas si jeunot attraper le micro et d’un ton impassible annoncer “This song is about cancer”

envoyer un email à une agence spécialisée dans les nodels (mannequins non conventionnels) en disant tout de go “Hi, I just shaved my head
s’entendre recommander un sound bath et une retraite dans un ashram au Bahamas, et sans hésitation répondre “J’adore les gongs”
dans la même conversation déblatérer avec une conviction infaillible des vérités du style, “Si New York te veut New York prendra soin de toi”

devant le bar sus-cité s’entendre proposer une cigarette, se sentir délicieusement pestiférée, accepter, regretter dès la première bouffée
s’entendre raconter une dispute absurde entre colocataires au sujet d’un canapé, se sentir à six pieds sous terre

au restaurant annoncer solennellement qu’on a arrêté le sucre, l’alcool, les produits laitiers, les boissons gazeuses et le café (enfin depuis une journée)
s’entendre répondre “ah moi j’ai arrêté le gluten et les brocolis”, rigoler de ces restrictions alimentaires variées en dégustant des ramen full gluten
dans la rue annoncer solennellement qu’à partir de maintenant on dit aux gens qu’on aime qu’on les aime “comme dans le 12-step program des AA

se faire entraîner au karaoké, beugler “Scaramouche Scaramouche will you do the fandangolike there’s no tomorrow
dans le subway de minuit regarder un SDF enseveli sous une couette et voir au-dessus de sa tête une affichette qui dit: “nous comparons les assurances-vie”

tout en dansant pieds nus dans de la bière renversée annoncer solennellement “Bon moi je vais me coucher, faut que je sois en forme pour Laurie Anderson
décrocher un vélo de la borne, voir passer une fille éméchée et l’entendre crier: “Thank you universe!”
traverser le Williamsburg bridge sous les étoiles et se dire à chaque coup de pédale que parfois la vie est quand même formidable

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