“That’s my last iPhone”, annonce Ira en désignant le rectangle posé sur la table à côté de lui. Il vient de me retrouver à Abbot’s Habbit, un rade mythique (si tant est qu’on puisse qualifier ainsi une institution qui ne date jamais que des années 90) d’une rue historique de Venice, et on discute tous les deux du monde et de son état peu glorieux. Je regarde mon rectangle à moi, prête à répéter la sentence. Ira n’en attend pas tant: il a cette tolérance tranquille des gens sûrs de leurs croyances. Je pourrais avoir une armada de rectangles obsolètes en train de moisir dans une salle, ça lui serait sans doute bien égal. Sauf qu’il suffit d’une pichenette pour me faire sauter les yeux fermés dans de nouvelles idées radicales. C’est décidé: “Moi aussi, c’est mon dernier”.
Mon compagnon de voyage ne nous a pas encore rejoints et Ira en profite pour me donner son verdict: “He’s a good man”. Je souris; ce n’est pas rien, d’avoir l’approbation d’un homme comme lui, d’un authentique hippie. Ira a bien senti, pendant les quelques moments où ils se sont vus la veille, entre Muscle Beach et notre hotel, ce qu’il y avait derrière le regard rêveur et les cheveux bien coiffés de l’homme que je lui ai présenté. Ira ne m’a pas vue tant de fois que ça, moi non plus, mais il sait d’où je viens, qui m’a faite, qui je suis, et ça non plus, ce n’est pas rien. Sur le ponton où on s’était donné rendez-vous, il a dégainé son last iPhone pour prendre des selfies de nous, et les a envoyés à mon père, sans commentaire.
Le regard rêveur apparaît, abrité derrière une paire de lunettes noires. Il fait très beau ici – c’est ce qui permet aux autres hippies authentiques, ceux aux dreadlocks et aux corps tannés, tatoués et piqués, de vivre dehors une bonne partie de l’année. Ira et le nouveau venu se saluent. Après quelques politesses (Can I get you anything? Are you sure? How do you like your coffee? The next one’s on me), ils discutent à bâtons rompus: des mérites comparés du modèle de rectangle le plus répandu et de celui que le good man s’est fait livrer de Chine il y a quelques années; de la fameuse obsolescence programmée. Je suis enveloppée par la puissance réconfortante de leurs belles idées. Je me lève pour aller aux toilettes. Quand j’ai le coeur qui s’emballe trop, ça m’inquiète.
Be careful what you wish for, c’est la phrase qui me traverse la tête quand, sur le chemin de l’aéroport, je repense à la promesse que je m’étais faite ce jour-là avec Ira. Si tu souhaites te libérer de ton rectangle, ne t’en fais pas, quelqu’un s’en chargera pour toi. Oh, et puis si ça arrive, bon débarras! En quelques secondes je me dis ça: une chose et son contraire, et j’attrape le rectangle dans la poche de mon manteau, et je mets de la musique pour éloigner mon esprit de la laideur du RER. Ah, ce qu’on est bien avec ses écouteurs. Téléphone. Je clique sur le nom du groupe sans saisir l’ironie. Un jour j’irai à New York avec toi. Ouais ouais Jean-Louis Aubert, c’est ça, en attendant je suis dans le RER B en direction de CDG et t’es pas là. Je re-range le rectangle.
“Have you seen my phone?” J’interroge ma voisine tout en gigotant pour sentir si par hasard l’appareil s’est glissé entre mes fesses et le siège. Elle me répond que quand l’avion a décollé elle m’a vue tapoter sur le clavier d’un appareil datant au moins de la même époque qu’Abbot’s Habit. Je lui explique: Non, ça c’est le téléphone antique que j’utilise pour envoyer des textos et passer des coups de fil; j’en ai un autre, un iPhone, qui n’a plus de carte sim, mais qui me sert à écouter de la musique et prendre des photos, et qui fonctionne en wifi, aussi, vous voyez? Non. Elle me regarde comme quelqu’un qui porterait une camisole de force et qu’il ne faudrait surtout pas contrarier, et me répète que j’avais bien un téléphone dans les mains au moment du décollage de l’avion.
Départ CDG 18h05, arrivée 7 heures plus tard, sans téléphone, à Babylone. La cité du consumérisme effréné, où l’on peut se faire livrer des couches lavables pour son bébé avec en option la récupération des couches sales, qu’on vous re-livre lavées, et ainsi de suite jusqu’à ce que quelqu’un invente l’étape d’après: l’enfant livré à ses parents tout prêt, propre et alphabétisé, à l’âge de 7 ans. J’attends les pubs dans le subway; pour l’instant, il faut se contenter de services proposant des matelas, des repas ou des sous-vêtements. Pour bénéficier de réductions réservées à tous les usagers de cette rame, scannez le code ou envoyez NYC au numéro suivant. J’en aurais bien profité pour me faire livrer un hot dog à peine arrivée, mais je n’ai plus de téléphone. Volatilisé.
“I’m on a phone detox” ai-je dûment indiqué
sur la paperasse visant a réintégrer l’équipe de karma yogis de mon centre de hippies favori. Les détox de tout acabit passent comme une lettre à
la poste ici. Au rayon nutrition de la boutique, j’époussète frénétiquement un livre sur l’ayuverda quand Rebecca, la cuisinière, passe derrière moi. Elle me complimente sur mon legging léopard, un des rares rescapés animaliers de ma détox sartoriale de l’été. En la remerciant je me dis: il te reste des progrès a faire, jeune yogi. L’ascétisme des sādhus vêtus simplement d’un longui, ce n’est pas encore pour aujourd’hui. Je poursuis mon ménage – deux-trois recueils de poésie de Rumi, un ouvrage sur les yoga sūtras de Patanjali – avant de monter au quatrième
étage.
Juste en-dessous de Heaven, le bien nommé studio de yoga qui donne sur un escalier menant tout droit jusqu’au toit, il y a un étage secret dédié aux nourritures terrestres. Sésame, ouvre-toi! C’est mieux que la caverne d’Ali Baba. En cuisine, trois femmes en tablier discutent en agitant les bras: de leurs maris, de leurs
épices favorites, de leurs chakras. Au menu aujourd’hui: chana masala et matcha coconut fudge dont je pique des morceaux à
meme le plat avec les doigts. C’est au sirop d’érable, il paraît – not sugar per se! Ma sugar detox et moi sommes ravies. A côté
de moi, la conversation est ponctuée de Ohmygad! avec trois accents différents: portoricain, indien et suédois. Je me sens autant à
ma place ici que sur la plage de Venice au milieu des clochards.
Dans la family room, Rudra et Laksmi sont en plein débat. C’est l’équinoxe de printemps, aujourd’hui. Douze heures de jour, douze heures de nuit.
– Today is the best day to die, apparently.
Rudra ne va pas se laisser convaincre comme
ça:
– Oh yeah – who said that?
– Who do ya think? The Bhagavad Gita!
– Which verse?
– Alright alright, I’ll check for ya.
Laksmi déplie ses longues jambes et les déplace en direction de la bibliothèque. Trop tard: Rudra a déjà sorti son rectangle argenté.
– Hey Google, which verse of the Bhagavad Gita talks about the best day to die?
