On l’appelle la jokari. Elle est là, elle s’en va, on l’envoie loin et elle revient. On se demande pourquoi, parfois, et puis elle justifie ça très très bien, alors on oublie. C’est juste un jeu, vous voyez bien! Aller voir là-bas si j’y suis, revenir ici, comme ça à l’infini. On lui tape dessus, juste un petit coup sur son corps en caoutchouc, elle se déforme une fraction de seconde à peine et elle retrouve sa consistance. Quelle résilience!
Et quelle patience, pour le joueur aux espadrilles estampillées. Il trouvait ces rebondissements divertissants, quand tout a commencé. Il faisait beau, on lui avait offert ce jeu sur un plateau – il s’est lancé. Maintenant il a du sable plein les doigts de pied, les yeux éblouis par le soleil de midi et
les bras fatigués à force de taper. Il continue à s’agiter, pourtant. Plus il s’acharne sur la balle, plus le fil qui les sépare se distend.
C’est rigolo à observer, un moment, et puis ça devient rapidement énervant. C’est cet élastique, là, que personne n’est fichu de trancher. Un cordon ombilical oublié, devenu rance depuis la petite enfance. Quelle drôle d’idée, ce lien délétère entre la balle et sa mère. Qu’est-ce qui se passera si la balle se libère? Quel jeu bête. Sur internet, on dit que c’est un dénommé Miremont qui l’a inventé. Encore un pervers.
La jokari a plein d’idées pour expliquer ce mouvement de balancier, ce va-et-vient qui a épuisé tous les joueurs qui s’y sont essayés, et même les spectateurs. Elle parle des planètes: le retour de Saturne, vous connaissez? C’est la faute de ce phénomène, si elle ne peut pas rester en place plus d’une journée. Ou alors, le retour du refoulé? Non, lui, il est mort et enterré, on ne l’a pas vu depuis des années.
On se croirait dans une pièce de Beckett – Oh les beaux jours, peut-être. Celle où Winnie est enfermée jusqu’à la taille dans une montagne de sable. “Oh les beaux jours de bonheur! Voilà ce que je dis toujours, ça reviendra, ça que je trouve si merveilleux, tout revient. Tout? Non, pas tout. Non non. Pas tout à fait. Une partie. Remonte, un beau jour, de nulle part. Des nues. Ca que je trouve si merveilleux.”
Merveilleux, ce petit jeu.
