But that’s okay

Voilà: j’ai un visa pour les Etats-Unis et j’écris sur le chemin d’un entretien pour aller enseigner l’anglais en Seine-Saint-Denis. C’est quand même drôle, la vie. J’ai raté la mention Bien au bac à quelques points à cause du sport, c’est malin, et je viens de passer le plus clair d’une nuit à écrire un article sur des terrains de basketball dans le Tennessee. J’avais juré que jamais au grand jamais je ne traverserais la Seine pour autre chose qu’une fête, ni même l’Atlantique en fait, j’avais décidé que Paris c’était fini, et me voilà installée sur la rive gauche de Lutèce. Je n’avais pas misé un kopeck sur l’amour, sur cette coïncidence invraisemblable de deux attirances, et sur cet amour-ci en particulier, et voilà-t-y pas qu’on partage officiellement un lit, une boîte aux lettres et une bibliothèque remplie de poésie. J’ai commencé à écrire dans un carnet Hello Kitty pour raconter les complots ourdis contre moi par ma mère, et il s’avère depuis qu’il existe des gens sur cette terre assez fous pour me payer à le faire. Je me pince, je cligne des yeux dans la ligne 6 du métro, celui que petite j’attendais à la station Passy pour aller suivre des cours de bande dessinée le samedi. Dans le carnet où j’écris il y a des dessins que je fais le matin, installée sur une table en fer forgé devant mon jardin avec une tasse de thé, tandis que mon amour dort à côté. Je parle à la moi d’il y a 15 ans, 20 ans parfois, et elle me demande: c’est vraiment toi, ça? Cette fille, cette femme aux lèvres mordillées et aux poignets tatoués, qui porte une opale à l’auriculaire droit et un foulard en soie sur son crâne rasé? Je lui dis oui, et on rigole parce que j’ai quand même un sacré look de mariole. Elle me dit que je suis vernie, que ma vie ressemble à un conte de fées postmoderne, que j’ai tout ce que je veux et même plus sans le mériter. Je ne réponds ni non, ni oui. La moi d’il y a 20 ans avait punaisé à son papier peint fleuri un poster de Kurt Cobain qui disait “I hate myself and I want to die”. Celle d’aujourd’hui cite dans son carnet un autre natif du seizième, Michel Déon, qui dit que l’essentiel c’est d’aimer sa vie et de la protéger. Peut-être qu’il est temps de commencer.

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