I like to be in America

Why am I here? Qu’est-ce que je fais ici? J’ai un visa d’artiste pour les Etats-Unis et je suis prof d’anglais dans une cité de Seine-Saint-Denis. Je pourrais être à New York en train de vendre à prix d’or des croissants et de saluer le soleil dans un studio parfumé à l’encens, et au lieu des gratte-ciels de la skyline je vois par la fenêtre ouverte la pluie tomber sur des tours aussi colorées que celles de la Haine. La haine, oui, comme on disait quand j’avais l’âge de mes élèves: j’ai un peu la haine pour ce surmoi à la noix qui m’a encore joué un tour sacrément pendable sur ce coup-là. Ca fait bientôt un mois que je suis ici, et je me demande tous les jours pourquoi.

Eh madame madame il vient d’où votre jean? Vous avez grave un look new-yorkais vous savez? Je sais, oui – le jean en question vient d’une friperie à Paris, mais les Converse sont made in the USA. Eh madame madame c’est fait exprès les taches sur vos Converse? C’est pour faire stylé? Non c’est l’eau de javel qui a giclé dans un lavomatic quand je lavais les torchons du café où je travaillais. Eh madame madame vous avez travaillé à New York, c’est vrai? Oui mais faut pas le dire, j’aurais pu me faire déporter, c’est secret! Eh madame madame pourquoi vous êtes ici et pas à New York? Vous avez grave la foi! Oui, c’est ça, je dois avoir foi en l’humanité. (J’ai pas dit ça, j’ai juste rigolé).

Eh madame madame l’anglais qu’on apprend dans votre cours c’est celui des Etats-Unis? m’a demandé un garçon à midi. Je lui ai dit oui, et il a renchéri: à New York? J’ai souri de toutes mes dents (je n’ai pas d’appareil dentaire, contrairement à lui) et je lui ai répondu, oui oui. Je lui ai demandé pourquoi il me demandait ça, tout en connaissant la réponse, déjà: quand il sera grand, il veut vivre là-bas. Je lui ai dit, en bonne New-Yorkaise qui sait que la grosse pomme est une terre d’accueil pour tous ceux qui la veulent: tu vas y arriver. Il m’a dit en montrant en un éclair quelques bagues de son appareil dentaire: Je vais essayer. Je lui ai redit: Non non, tu vas y arriver, je te le garantis.

Cet après-midi pour faire plaisir à mon futur New-Yorkais de midi, je leur ai montré des extraits de West Side Story. Je leur ai dit: vous voyez ce que c’est, un gang? Autant parfois ils ne répondent pas, autant là c’était oui à l’unanimité. Je leur ai expliqué de quoi il s’agissait, Roméo et Juliette en version caïds new-yorkais, et j’ai appuyé sur Play. Eh madame madame vous pouvez mettre le film en français? Eh vous vous êtes crus en cours de quoi, là? (Je fais super bien la racaille, on s’y tromperait). Mais madaaame! Alors vous pouvez au moins mettre les sous-titres en français? Je les ai royalement ignorés, et le film a commencé – en anglais non sous-titré.

Eh madame madame c’est New York, là?
Eh madame madame eux c’est le gang des boloss vous avez vu comment ils sont coiffés?
Eh madame regardez il a les mêmes Converse que vous! Eh mais madame ils sont même pas en train de se battre, ils sont en train de… In English please! What are they doing? Eh madame c’est comment qu’on dit “se battre” en anglais? Fighting! Teacher teacher, they’re not even fighting, they’re dancing!

Eh madame madame pourquoi ils dansent? Eh madame ils parlent presque pas, c’est même pas la peine de mettre les sous-titres en français. Ca a continué comme ça pendant quelques séquences, et puis ça s’est calmé quand Maria et Tony se sont embrassés.

Quand deux élèves se parlent à travers la classe sans discontinuer ou s’envoient des boulettes de papier, je demande à leurs camarades: Are they in love? Ca a le mérite de calmer les fauteurs de trouble, et le désavantage de provoquer des hurlements de rire et des tornades de quolibets inarrêtables. Enfin au moins, en cours d’anglais, on parle des vrais sujets. C’est West Side Story qui m’a envoyée tout droit du Théâtre du Châtelet, où je travaillais et où le spectacle a été produit, jusqu’aux Etats-Unis, et c’est une histoire d’amour du même acabit qui m’a ramenée à Paris. Le coup de foudre new-yorkais a eu lieu il y a trois ans exactement, et le coup de foudre parisien il y a un an et demi.

Ces derniers temps, je me suis demandé ce que j’avais appris, pendant ces trois ans de flottement entre deux pays. La réponse est sortie de la bouche de Bernardo, le Portoricain en chemise rouge qui défie les policiers dans la scène d’ouverture du film. C’est ce que m’avait chuchoté une nuit l’homme que je venais de rencontrer, dans les bras duquel j’étais tombée comme Alice dans son terrier: éperdument, merveilleusement, les yeux grand fermés. Comment on fera, après? Je ne peux pas rester à Paris. Everything is possible in America. C’est ce que dit Bernardo, et c’est ce qu’il m’avait dit lui, cette nuit-là dans son lit. Pas juste en Amérique: tout est possible, dans la vie. Voilà ce que j’ai appris. Voilà pourquoi je suis ici.

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