Le bonheur est un opiacé.

Les bougies sont noires et les bougeoirs aussi, les ampoules nues au plafond sont multicolores et la neige sur la table de la cuisine est aussi blanche et pure qu’en Sibérie. On parle anglais allemand français mais surtout russe ici. J’apprends que хуйтельно [khuytelno] est une réponse à la question ça va? qui veut dire fucking great (de la racine хуй [khuy] qui veut dire bite) et que пиздец [pizdets] veut dire bordel mais ça je le savais déjà (de la racine пизда [pizda] qui veut dire chatte et est mise au masculin pour induire le chaos). J’adore les Russes, j’avais oublié à quel point.

Je suis assise sur un canapé en skaï gris à côté d’un homme immobile qui tient dans sa main droite un sandwich au fromage entamé. Il a une barbichette blonde et blanche et le crâne chauve ou rasé. C’est un des participants du projet. Les autres se nomment Irina, Vera, Ksenia, Valdas, Sasha, Tanya, Eliott ou Judicaël et sont tous aussi singuliers que celui-là. Irina, dans la vraie vie, écrit sur Vargan Chalamov et Jean Cayrolle et Agota Kristof et Jarchin Kuzinski; Judicaël s’occupe du recrutement des Auditeurs Actifs et parle de sacrifice; il porte des Doc Martens vernies.

Happiness is an opiate that we smoke so we don’t die of anguish: une phrase du trailer qu’on a montré aux invités ce soir. François-Marie Banier était là, il a passé son temps à demander si c’était vraiment ce petit type qui avait fait tout ça. Le petit type auquel il fait référence se nomme Ilya et quand je lui ai dit que je ne voulais consommer aucun opiate autre que le bonheur ce soir il m’a regardée d’un regard qui m’a immédiatement fait comprendre comment il avait fait tout ça. Je lui ai dit “I can’t say no to you”, il a dit “no to what?”, j’ai dit “to anything”. J’ai fini par prendre une ligne.

I have a lot of life in my life”, me dit Martine, entourée de ceux qui font partie de sa vie depuis deux ans. Elle me confie d’autres choses poétiques en sirotant un verre de vin blanc. Je nous sens presque amies soudainement. C’est ce voyage en Russie – ça rapproche les gens. Au bar il y a Sasha et Eliott qui se connaissent depuis dix ans et parlent tous les deux russe mais pour des raisons différentes – par passion ou de naissance. Sur le poignet droit Sasha a un coeur tatoué – pas la version proprette que dessinent les enfants: un coeur avec des artères, presque sanguinolent.

I am not interested in fiction: what I like is real life”, dit Ilya à quelqu’un dans le pizdets de cette soirée. Le bar est ouvert de 8h du soir à 8h du matin; on y a vu défiler des chefs d’orchestre, des politiques, des écrivains. Je dîne sur une petite table avec Tanya qui me raconte des bribes de sa vraie vie; je lui dis mes bribes aussi. Plus tard, dans la matinée blanche du dimanche, on se tire les tarots. Ilya tombe sur le diable et sur le pape. Ça lui va si bien.

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