
À côté du type en cire sur le canapé gris du couloir dont les murs ont été envahis de gris eux aussi. J’ai déjeuné au Shitty Hole d’une salade Olivier (une macédoine noyée de mayonnaise) et de khachapuri (des pains géorgiens au fromage auxquels on ajoute parfois un oeuf, si l’on pousse le vice jusqu’au bout) (good news: le degré de vice ici semble être modéré). J’ai plus de chance que mon collègue en costume gris, qui grignote toujours son sandwich avec peu d’appétit. On n’a pas de tickets-restaurant ici. Ce n’est pas un boulot comme on l’entend d’habitude. Si?
Je monte au troisième étage. La cage d’escalier est restée fidèle à elle-même: neutre, fonctionnelle, grisâtre. Impossible d’oublier pourtant qu’on est dans un théâtre. Dans la salle de projection il y a un guéridon dont le plateau tourne, comme celui que ma grand-mère utilisait pour parler aux esprits. Dessus quelqu’un a posé une carafe d’eau et un verre. Est-ce que si je bois je communiquerai avec l’au-delà? Le film que je vais voir s’intitule Brave People et se passe dans le temps révolu de l’Institut. Le cinéma, lorsque le spiritisme n’est pas disponible, est un bon substitut.
“En physique théorique, c’est important de comprendre les autres mondes. Ainsi, tu t’enrichis.” Un réalisateur qui tourne un film sur l’Institut, un artiste qui ne fait que son travail: observer, des scientifiques qui vivent pour la science et travaillent souvent tard, et un appareil qui photographie les auras. La formation d’un vortex, des destins entremêlés, la deuxième loi de la thermodynamique qui dit que le système se tourne vers le chaos, la physique théorique qui ne comprend pas bien le fonctionnement de la vie, mais essaie quand même, avec des axiomes et des théories. Des vies ordinaires, des génies, des messies.
“Comme réalisateur je ne dois pas imposer mon jugement sur une situation mais la sentir. Palper l’ambiance qui y règne.” Que la situation soit la dissection d’une souris, une conversation sur l’humanisme ou bien une beuverie, pas de jugement ici. C’est une succession d’impressions. Le film commence et se termine dans un laboratoire. Où s’arrête l’expérience et où commence la vie? Je sors de la salle en me disant que décidément, il n’y a pas de règles, pas de réponses, seulement des questions qui s’enchaînent. “Je réfléchis. À quoi? À la vie. Tu as trouvé des réponses? J’aurais dû?”
Au Shitty Hole, plus tard, d’autres questions. Et toi, comment t’es arrivé là? Je sais pas. Et toi? J’étais à une teuf, complètement high, je me souviens pas de notre rencontre avec Tanya, et quelques jours elle m’a appelée et elle m’a dit, j’aime bien ton énergie. Et toi, tu fais quoi dans la vie? De la musique, je suis entre guillemets artiste. Et toi, qu’est-ce que tu fais pour DAU? J’ai acheté toutes les poupées gonflables du deuxième étage. Et toi, tu as des limites ou pas? Oui, même en ayant des limites on peut faire partie de DAU. Tant que tu es entier dans tes principes ça va. Alors tu as dit non à quoi? Je n’ai pas mis de culotte rouge pour lui.
“You’re a little bit too crazy sometimes”, dit Ilya à quelqu’un (peut-être moi). Venant de lui, ce n’est pas rien.
