Je suis un grand admirateur de l’émotion.

J’ai saigné du nez. Satané remontant colombien reniflé par les Russes comme si c’était du talc sur les fesses d’un bébé. Le cuir de ma jupe crisse contre le skaï du canapé. Je ne crois pas que le gris sur les murs ait monté mais une chose est sûre c’est que je suis de plus en plus embrigadée. Je me présente comme agent de propagande et je crois que c’est proche de la vérité. De la pravda, pardon. En tant qu’agent double entre DAU et le Châtelet je dois écrire une newsletter hebdomadaire. Ces choses sont nécessaires pour la cohésion de notre organisation. Choisir ce qui mérite d’être mentionné ou non.

Une revue de presse rapide. Un article du Telegraph paru en 2017 parle d’une épopée soviétique et d’Ilya comme d’un génie créatif ou un gourou de secte – au choix. Il cite un ancien participant qui dit qu’à l’extérieur tout le monde est plus méchant; dans l’Institut tout le monde avait du coeur et les filles étaient belles même sans maquillage ou vêtements provocants. Le journaliste écrit que la production se nourrit de l’énergie de ses collaborateurs et que son existence même est un vaste mystère. Le projet fait du cinéma un genre artistique qui n’a même plus besoin de public.

Trois jours révolus. Je vais voir Three Days. Les Russes aiment bien les trinités, les triptyques et les trilogies. Ici, un triangle amoureux en huis clos. Je comprends mieux la question sur le polyamour dans l’enquête qu’on soumettra aux futurs participants du projet. “Je suis un grand admirateur de l’émotion. En dernier recours je pourrais sacrifier la vie elle-même pour l’émotion”. Teodor Currentzis, qui joue Dau, est très convaincant. Il n’y avait pas de comédiens professionnels parmi les participants. Rien n’était scripté. C’est ce qui est écrit dans le media kit. Je ne me demande même plus si c’est la vérité.

Nice to see you”, dit Ruth, qui porte une jupe noire à pois blancs. “Nice skirt”, lui dis-je en guise de compliment. “Almost color”, me répond-elle en souriant de toutes ses dents. Pas besoin d’arc-en-ciel vestimentaire: la salle qui aurait été son bureau est peinte en polychromie depuis que DAU est arrivé ici. Des femmes aux seins nus, des chevaux, des chimères et dans un placard, des animaux grandeur nature qui forment une sorte d’autel secret. “Un chamane est venu bénir cette pièce”, me dit Tanya, qui parle de tout ça comme une conférencière du Louvre devant la Gioconda.

DAU recrute tous azimuts. J’écris les annonces. Des postes d’assistants de production, de comptable, de juriste, de secrétaires pour le jour et pour la nuit, de gestionnaire de logistique. A la fin, on indique: horaires irréguliers. C’est très important, précise Tanya – autant que le fait d’avoir une bonne énergie, mais ça, on ne l’écrit pas. Une autre annonce: assistant(e) personnel(le) pour Ilya. Les parenthèses sont inutiles mais parfois il faut bien faire un peu de langue de bois. Parmi les compétences, on indique quand même: très bonne connaissance de la vie nocturne parisienne.

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