
Nicolas me demande comment on va faire exister le projet, comment on va le rendre – il ne veut pas dire “rentable”, comment on va faire que des gens qui sont habitués à des expos Dali viennent dans cet endroit en plein Paris, et je ne comprends pas sa résistance, et puis je comprends que sa résistance est précieuse, que c’est celle contre laquelle on résiste tous en étant ici, et je lui dis que c’est comme une boule de neige, tu vois? On est comme des flocons, on se retrouve embarqués, et il y a des flocons qui sont éjectés ou qui s’éjectent tout seuls, ils se disent Ohlala, dans quelle galère je suis moi j’étais mieux dans la poudreuse à côté, et nous on est là au Shitty Hole le dimanche soir, embarqués dans cette boule de neige qui parle russe et boit de la vodka, et on ne comprend pas mais on est là, et la boule descend, elle descend depuis aussi haut que le Mont Blanc et elle va arriver en bas, et on ne sait pas ce que c’est “en bas” mais c’est le voyage, l’expérience, la descente qui compte, tu vois?
“Tu nous as mis un truc bien old school”, dit Sasha, c’est une chanson aux rythmes un peu disco qui dit You could be more as you are, can’t you see? You could be anything, you could be free, et Sasha et Tanya dansent en se parlant dans le cou, en se disant des mots doux, elles parlent des hommes qu’elles aiment, des femmes qu’elles pourraient aimer, de leurs âmes, elles se disent mon amour mon bébé моя любовь, et elles disent que DAU fait exister quelque chose à Paris qui n’y avait pas droit de cité. Est-ce qu’elle exagèrent? Est-ce que c’est une utopie ou juste un immense système de blanchiment d’argent? “Écris qu’on est là”, me dit Sasha, “écris qu’on est là par amour pas par obligation, écris ça parce que c’est important”. Tanya m’a demandé What do you live for? J’ai dit Truth and love and beauty, et je crois vraiment que c’est ces choses-là, et la liberté, même si on consent à s’en défaire pour le reste: on choisit librement d’être là, comme dans une secte, parce qu’on sent qu’on sera davantage en sortant.
