
La nuit, prise en sandwich entre Ambroise et son mini-sosie endormi. La manifestation de ce qui m’a fait fuir: on dirait tout à fait une famille. Presque une photo de catalogue IKEA, si ce n’est que le futon est posé sur des palettes et qu’il y a des fourmis qui rampent dans les plis de la couette. On est un peu serrés à trois dans le lit, mais je souviens de savourer ce qui assurément ne durera pas. Je dis, à haute voix: On est bien, quand même, confinés tous les trois. Ambroise, ensommeillé, répond: Oui.
Une heure plus tard, toujours wide awake en train de zoner sur Internet. Sur Internet, personne ne sait que vous êtes un chien, dit la légende du fameux cartoon du New Yorker que cite toujours mon père. On vit de plus en plus en ligne, ces jours-ci. IRL (in real life) est sur le déclin. Les réseaux sont saturés. Les gens ont des voix robotiques au bout du fil. Je pense au Deuxième Monde, le jeu vidéo en réseau de Canal Plus dans les années 90. Peut-être que c’est l’avenir.
“The world has turned upside down”, m’écrit Neil depuis le Bronx. Il n’a pas vu sa femme (en quarantaine), sa fille ou son petit-fils depuis deux semaines. Au téléphone depuis Barbès, Hélène me dit que sa fille Olive vit sa meilleure vie, confinée avec daddy, mommy et ses seins à portée de main. Owen, par sms, présente tous les symptômes et craint d’avoir infecté son père, chez qui il s’est retranché au bord de la mer. Les rapports humains ne sont plus les mêmes. On dirait un film de Todd Haynes.
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On déjeune d’une salade d’endives et d’oeufs brouillés cuits au bain marie. On discute de La possibilité d’une île, et du goût et de la texture du pain: assez aérien? Est-ce qu’on sent bien l’acidité du levain? Pour les Français, qu’on soit en situation de pandémie ou non, la nourriture et la littérature sont des valeurs sûres. J’appelle mon frère, confiné dans le chalet que mon grand-père russe a baptisé la Yourte. Il m’explique qu’ils y vivent comme dans un kibboutz.
Les descendants d’immigrés sont doués pour le mode survie. Au téléphone, Inès me dit qu’en temps de crise, sa famille, sang bleu depuis le 13ème siècle, se réfugie dans un château. À défaut de château, elle est partie chez une tante en Normandie. Je lui raconte mon aller et retour à New York; elle me dit: Toi, ton refuge, c’est la diaspora. Bon sang ashkénaze (je n’en ai que 10%, mais ça suffit) ne saurait se laisser abattre. Si je suis ici, c’est que mes ancêtres ont survécu aux révolutions, aux pogroms et aux guerres. This is easy.
Coronapéro sur FaceTime avec mes parents, au chaud dans leur simili-château en Charente. Ambroise raconte à mon père (qui a fini sa carrière chez Orange) que les gouvernements utilisent les données de localisation des téléphones pour vérifier si les populations respectent bien le confinement. On n’est pas loin de Big Brother. J’écris à Hélène: C’est un peu le bonheur de ne faire qu’écrire et nourrir son enfant; dommage que le monde parte à vau-l’eau pendant ce temps. Elle me répond: Oui, oh, c’était déjà le cas avant.

C est chouette de te relire, le confinement a du bon. Des bises! Anto.