Confinement, J4 / Paris

Je me suis lavé les cheveux en pleine nuit. J’ai pris soin de bien rincer, en essayant de ne pas me préoccuper de mes colocataires qui dormaient dans la pièce d’à côté. Je suis jetlagged, certes, mais à rester chez soi toute la journée on trouve le temps singulièrement dilaté. Je pense au Joueur d’échecs de Zweig, confiné dans une pièce et dans sa tête. L’histoire ne dit pas s’il prend ses douches à heure fixe. Est-ce que quelqu’un a encore des horaires normaux, ici? Est-ce que quoi que ce soit est normal, dans ce qu’on vit?

Quand j’étais à New York avec Céleste, un ami d’Ambroise m’a écrit pour me demander si je trouvais ça normal qu’il soit seul à Paris sans sa fille; et pour me dire qu’en cette période de crise, on prend soin les uns des autres, c’est la moindre des choses. En ouvrant la porte cette nuit pour les rejoindre tous les deux dans le lit, j’ai fait du bruit; Ambroise m’a dit: Tu ne peux pas faire attention aux autres? Le confinement à plusieurs impose une attention de toutes les minutes, de toutes les heures. Je pense à la dernière phrase de Huis Clos.

J’exagère: les autres, ce n’est pas l’enfer. J’aime les gens passionnément or tous les jours des gens meurent – comme d’habitude, mais plus que d’habitude. Les chiffres, si on les regarde trop, font peur. Ça y est, maintenant: je connais des gens infectés qui sont dotés d’une santé de fer; et puis je connais des gens immunodéficients, et des gens âgés de plus de soixante-dix-ans. Selon la théorie des six degrés de séparation, il suffit de peu pour étendre la contamination. Sartre était visionnaire.

*

Franchement, pour un couple qui d’habitude se dispute tellement que c’en est presque légendaire, on s’en sort bien avec ce confinement. Ambroise après avoir râlé au sujet de la porte m’a dit plus doucement: Je suis juste fatigué, je suis réveillé depuis 7 heures du matin! Je repense à un meme que j’ai vu sur internet: And just like that, nobody ever asked housewives what they do all day, ever again. Toute la journée d’hier Ambroise a pris soin de Céleste et moi j’ai écrit. La belle vie! Je count mes blessings comme on dit en anglais. 

Mes blessings, les voici: on n’est pas malades. Personne qu’on connaît n’est gravement atteint. On est confinés dans une maison avec un jardin. On a une biocoop ouverte pas loin. On n’a ni l’un ni l’autre besoin de travailler ailleurs que sur un ordinateur. Je n’ai plus un centime sur mon compte mais j’ai du boulot. On a un petit bébé tout chaud qui nous fait des sourires toute la journée. Et surtout, on n’a pas de loyer à payer. On vit chez la mère d’Ambroise qui est partie en maison de retraite car elle perd la tête. 

La mère d’Ambroise appelle son fils “Madame”. Parfois, il a la force d’en rigoler; il dit: Tu vois bien que je suis un homme, j’ai de la barbe. Elle n’a plus la présence d’esprit de rétorquer qu’il y a des femmes à barbe. Elle sourit doucement, faisant semblant, singeant la présence d’esprit. Pour les gens comme elle, qui vivent dans leur tête, le confinement est un non-événement. La question est: est-ce, avant, le confinement mi-choisi, mi-subi d’une femme célibataire dans cette même maison où l’on vit, qui a fait partir l’esprit? 

*

Dieu sait que je suis une solitaire. Des heures passées enfermée, à écrire, dessiner, bricoler, inventer des mondes imaginaires, des amours imaginaires. Que d’amours splendides j’ai rêvées, dans la sécurité de mon esprit. Lorsque le sien, d’esprit, était encore présent, la mère d’Ambroise fanfaronnait parfois sur ses anciens amants. Son destin me fait peur. Est-il plus sain de vivre en meute, comme les marsupilamis dans leur nid – quitte à se refiler la maladie et à prendre soin les uns des autres ensuite? 

Tu ne peux plus t’enfuir, maintenant, m’a dit Ambroise hier matin. Creepy, non? Bon, je n’étais pas ligotée au lit, comme dans Misery – mais il m’a quand même dit aussi: Vas-y, écris, tu sais bien que je suis ton fan numéro 1. Misery, c’est l’histoire d’un écrivain qui se fait séquestrer par sa fan numéro 1. Parfaite lecture de confinement, non? On croit parfois à tort que Stephen King écrit des romans de gare, mais il ne capte pas moins bien l’âme humaine que Zweig, à mon avis. Je me sens vite ligotée, quand on take care of me.

Les choses ne sont pas binaires. Il y a plein de manières de prendre soin, plein de façons de care. Rester isolé, parfois, c’est prendre soin de l’humanité entière. Un écrivain dans son bureau, un chercheur dans son labo, un moine dans sa cellule, un renard dans sa tanière sont plus forts qu’une meute entière contre un virus qui pullule. On peut aimer à distance, en solitaire. On peut trop aimer, aimer de trop près, et foutre en l’air. Ce confinement nous réapprend à vivre, à aimer, à care.

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