Confinement, J5 / Paris

Dans Le Monde, Philippe Jaenada dit: “Pour écrire, il faut que je sois enfermé”. Pour les écrivains de tout poil, cette phrase est d’une banalité totale. Avec le confinement promulgué par le gouvernement, c’est comme si soudain, ce mode de vie monastique était le dernier chic; c’est la revanche des premiers de la classe, des binoclards et des geeks. Enfin, on a le droit – non, pas le droit mais le devoir – de rester chez soi le jour, le soir, la nuit, toute la vie.

J’ai eu beau feinter, avec mes cheveux peroxydés, j’appartiens sans conteste à cette catégorie, celle qui triomphe aujourd’hui. J’ai eu beau faire croire que j’aimais m’habiller, me maquiller, sortir, faire des mondanités: que nenni. Donnez-moi une théière de rooibos bien chaud (même plus de thé, c’est un excitant bien trop puissant), un livre et un cahier, un pyjama en soie et des chaussettes en laine, un tricot, et ciao! Je disparais pour une semaine. 

Vertus de la quarantaine: c’est confiné pendant une épidémie de peste que Shakespeare a écrit Le roi Lear. Sur Twitter où circule cette information anxiogène, une femme répond: I’bet he had childcare. J’écris allongée dans mon lit en ce moment même, Céleste en position succion sur mon sein. Sinon, il y a la solution d’Emmanuel Kant: pas d’enfant, pas de femme, de maîtresse ou d’amant. Confinement jusqu’au-boutiste, abstinence, onanisme.

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Depuis mercredi, je ne suis pas sortie. Ambroise, qui ne tient pas une demi-journée sans aller acheter le journal et une baguette (cliché ambulant, mais stricte vérité), me dit: Tu me surprends. J’ai bien trompé mon monde avec mon pantalon à paillettes! Aucune fête ne vaut celle qui se passe dans ma tête. Le dramaturge Noel Coward dit: Work is more fun than fun. C’est une drogue dure, l’écriture. Marguerite Duras dit: Le délire qui est écrire.

Je kiffe le confinement. C’est un truc radical, et moi je suis une radicale dans l’âme. Une jusqu’au-boutiste, une Antigone qui veut tout tout de suite. La modération, non merci. Pauvre Ambroise, qui ne rêve que d’une vie domestique tranquille: je lui explique que ma vie rêvée à moi c’est dans un ashram de l’Himalaya. Encore la faute des Jésuites, ça. On ne sort pas indemne de dix ans de confinement dans l’équivalent éducatif d’un couvent.

Le confiné en chef, notre maître à tous, nous, les rats de bibliothèque, Emmanuel Kant, a, ironiquement, passé une bonne partie de son existence à se demander comment vivre ensemble. Dans les Fondements de la métaphysique des moeurs, il décrit les impératifs catégoriques qui devraient régir notre vie. Numéro 1: ne jamais prendre autrui pour un moyen mais toujours aussi pour une fin. Numéro 2: faire de ses actions une loi universelle.

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Ça ne fait que 5 jours que je suis à Paris. Les Français sont confinés chez eux depuis 10 jours. Étant donné la dilatation temporelle qui s’opère quand on perd ses repères, la différence est peut-être importante. J’ai du retard sur la dégénérescence. J’ai aussi de la chance: Ambroise n’a pas travaillé depuis que je suis rentrée. Il a cuisiné, fait les courses, pouponné, passé l’aspirateur; j’ai lu, écrit, téléphoné, mangé, nourri Céleste, dormi. Bonheur.

Tout est impermanent: le gouvernement vient de décaler de deux semaines la date de fin de cet état de grâce qu’est le confinement. D’ici là, qui aura écrit un roman, quitté son boulot aliénant, passé du quality time avec ses enfants, et qui se sera transformé en loup-garou à force de respecter le #restezchezvous? Les violences domestiques ont augmenté de manière drastique. À New York, ville où la vie se passe dehors, la consommation d’alcool explose tous les records.

J’ai de l’empathie pour tous les lions en cage, mais je jouis aussi un peu sous cape depuis le premier rang de la classe. Tôt ou tard, le monde reviendra à sa place et on recommencera à montrer du doigt les gens comme moi. Le confinement n’est qu’une parenthèse suspendue dans le temps. La vie très quotidienne de celui qui écrit, dans laquelle chaque matin est littéralement une page blanche, se prête bien à cette phase où toutes les certitudes flanchent. 

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Avant-hier soir, Ambroise m’a appelée pour le dîner alors que j’étais en train de relire un texte sur son ordinateur (le mien est tombé en rade avec un sens du timing digne d’un thriller). J’ai dit: J’arrive! Je les ai fait patienter une demi-heure. Hier soir, il m’a dit: Céleste a faim. Je n’avais pas terminé; il s’est impatienté; on s’est disputés. J’ai fini par lâcher l’ordinateur et les rejoindre dans la cuisine; Céleste m’a fait fête et Ambroise avait sa tête triste.

Aucun texte ne mérite qu’on rende quelqu’un triste pour pouvoir l’écrire. Aucun travail créatif ne justifie qu’on s’absolve des impératifs catégoriques. Si pour subsister je dois asservir autrui alors je préfère reconsidérer ma vie. De toute façon, sinon, le karma se chargera de mon cas. Je ne sais pas qui cuisinait pour Kant, qui lavait son linge; qui gardait les enfants de Shakespeare tandis qu’il écrivait King Lear. La femme sur Twitter a raison: c’est un problème.

Hier soir, on a dîné sans se parler. À la fin du repas, Ambroise m’a dit qu’il allait peut-être se remettre à travailler à plein temps bientôt. J’ai vu non seulement s’envoler ce temps moralement problématique mais béni du confinement où j’ai un male nanny gratuit, mais en plus, être remplacé par une vision d’horreur où c’est moi, la baby sitter. Je ne veux pas asservir Ambroise, certes, mais si c’est pour que ses chaînes me reviennent, je proteste aussi.

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Il est 3 heures du matin, je suis au lit, prête à dégainer un sein si Céleste se réveille, mon iPhone à la main, les yeux éblouis par la lumière bleue. La solution au problème, c’est d’écrire la nuit. La seule chose asservie, dans ce système, c’est mon sommeil. Un graffiti de Miss Tic dit: On n’est jamais mieux asservi que par soi-même. Est-ce que ca vaut la peine? Oui. Je suis plus douée pour écrire que pour vivre en direct. Même quand je vis, j’écris dans ma tête.

Ce triomphe des confinés a un goût doux-amer. Tout le monde vit notre vie et a envie de se trancher les veines au bout d’une semaine. Combien de vocations vont naître de cet enfermement forcé, pour combien de flacons de Xanax avalés? La vérité, c’est que c’est comme l’armée dans Astérix: Engagez-vous, rengagez-vous, qu’ils disaient. On vous vend un rêve, la liberté, et vous vous retrouvez avec des boulets plus gros que jamais aux pieds.

Tant pis. Nous, les asservis par nous-mêmes, les incapables de s’insérer dans la société, les porteurs du badge “I’m socially awkward” que j’ai été trop awkward pour acheter, on sort du placard. Cette existence faite de douches à trois heures de l’après-midi et d’œufs durs trop cuits mangés debout avec des monologues marmonnants en guise d’accompagnement est la nôtre. Engagez-vous! Ou laissez-nous profiter de nos quinze jours awkward de gloire.

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