
Patrick Devedjian est mort hier. L’étau se resserre: ma marraine a travaillé avec lui. Non seulement les “puissants” meurent aussi (oui!), mais personnellement, je connais quelqu’un qui connaît quelqu’un qui est mort de la maladie. Les éloges sur Devedjian ont plu, évidemment – il est rare qu’on dise d’un cadavre encore chaud que c’était un salaud – et la question n’est pas de savoir s’il en était un ou non.
Le virus, lui, est un salaud, une plaie, comme les dix plaies envoyées par Yahvé sur l’Egypte dans l’Ancien Testament, et il frappe à l’aveugle, pour punir le peuple entier de ses péchés. Devedjian et tous les autres, les baby-boomers et les éboueurs et les soignants, et la jeune fille de seize ans, et le bébé, maintenant, sont les boucs émissaires ou en tout cas les émissaires d’un message très clair.
Au coin! On a fait les malins, on a mangé du pangolin, on s’est cru tout permis, et nous voici punis par une chose ridicule, minus: un virus. La punition est aussi pathétique que les grenouilles et les sauterelles et les furoncles dans la Bible. Des sauterelles, sérieux? C’est tout ce que tu as trouvé, Dieu? Eh ouais, c’est comme le bonnet d’âne sur la tête dans les écoles primaires au dix-neuvième siècle.
Il est vingt heures, les gens applaudissent. Je lève la tête de mon cahier pour dire à Ambroise: Finalement, ces applaudissements, je trouve ça gnan-gnan; c’est une façon facile de s’absoudre. Il a répondu: Je suis partagé, il y a un côté expiatoire. Je l’ai coupé: Enfin, ce n’est pas comme si on se fouettait – on applaudit, c’est plutôt easy. Il a concédé: Oui, les gens s’applaudissent eux-mêmes, aussi…
Les gens n’ont pas applaudi longtemps. On a à peine eu le temps de douter du procédé que déjà le silence était retombé. Ambroise a conclu: C’est un exutoire pour ce silence sans fond – une croyance primaire, une façon de chasser les démons. C’est là que Céleste s’est réveillée. Elle hurlait quand je suis arrivée, comme un bébé de films d’horreur ou de dessins animés, les yeux exorbités, la langue frémissante et des larmes jaillissantes.
Avant de laisser mon bébé dans les bras de Morphée j’ai vérifié trois fois qu’elle ne risquait pas de s’étouffer avec les couvertures. Réflexe absurde: dans L’exorciste le problème ne vient pas de la mère qui omet de border son enfant avant d’aller dîner. J’ai recommencé à écrire ce texte et retrouvé la page Wikipedia ouverte. Il s’avère que la dixième plaie d’Egypte est la mort des premiers nés.
Ok ok Yahvé, je regrette. Les sauterelles c’est super; je veux bien en manger, même au petit déjeuner, mais par pitié ne touche pas à mon bébé. Je suis au lit maintenant, à côté d’elle, je l’écoute respirer et je me dis que c’est moins tentant de faire des blagues sur le confinement, maintenant que la vie ressemble à l’Ancien Testament. (Il a grêlé à New York lundi dernier. Furoncles, anyone?)
Ce virus nous rend fous. C’est un truc inconnu qui s’abat sur nous, comme le sida mais presque pire: on ne peut même pas dire que c’est une punition pour le péché de luxure (quand je dis “on” j’entends: une frange de la population qui ferait bien de tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler) (et de se laver la bouche au savon, puisqu’on est dans le registre des punitions).
Une amie, au téléphone, me raconte qu’elle l’a eu. Rien de trop grave, mais depuis qu’elle est guérie, des boutons sont apparus sur son visage. Une adolescence inattendue. Tout le week-end, j’ai l’impression de revivre le temps de l’enfance, l’enfermement, l’attente d’on ne sait quoi, la flagellation constante. Je suis à deux doigts de réciter trois Pater et un Ave avant d’aller me coucher.
