
Céleste sourit dans son sommeil, sa petite tête à dix centimètres de la mienne, mon ventre frôle ses orteils et je sens la couette qui se soulève en rythme avec sa petite cage thoracique. Mon minuscule bébé, si pure, si libre, si illimitée. Il y a tant de façons d’être confiné. Tant de barrières qu’on se crée au fil des années. Est-ce que cet enfermement forcé pourrait nous autoriser à faire sauter les serrures des carcans où l’on se réfugie pour supporter la vie en société? Est-ce qu’engoncés entre les murs du foyer on pourrait retrouver un peu de liberté?
La liberté est intérieure – pas besoin d’un scooter pour avoir de grands espaces dans le cœur. Rien de plus libre qu’un chat, un chien, un bébé pas encore domestiqués, éduqués, à qui l’on n’a pas encore répété “Tiens-toi bien”. Tous ces conditionnements qu’on nous apprend, tous ces “Il faut” et “Tu devrais”. Est-ce que ce temps passé hors des normes sociales va nous autoriser à retrouver un peu de l’innocence oubliée? Qui à la fin du confinement aura cessé de se coiffer, de se maquiller, recommencé à dessiner, qui dormira d’un sommeil aussi apaisé que mon bébé?
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2h24, impossible de dormir, la faute des grains de café dans le gâteau au chocolat dont je me suis resservi une part après le dîner? Ou des grains de cafard dans mon cerveau tourmenté? Le sommeil, espace d’imaginaire plus vaste que la voie lactée, terrain de l’inconscient peuplé de bêtes plus extraordinaires que celles qui hantent les dessins d’enfants. Même en restant confinée des années j’ai assez de matière pour remplir des songes à rallonge. Dommage – mes rêves reviennent rarement à la surface de mon esprit conscient.
Céleste a poussé un gémissement, j’ai tendu mon sein gonflé vers sa bouche, elle l’a attrapé, les yeux toujours fermés, s’est mise à téter comme si sa vie en dépendait. Sa vie en dépend. Cette confiance aveugle est nécessaire à sa subsistance, elle n’a pas le loisir de se méfier. À quel moment cesse-t-on d’avoir confiance, de s’abandonner à la vie, à autrui? Si seulement cette pause, cette remise en cause pouvait faire tomber les barricades. Nos carapaces d’humains sont plus épaisses que les écailles du pangolin.
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Debout devant Céleste dans la véranda j’ai salué le soleil ce matin. Ça lui en a bouché un coin. Triomphale après deux Surya Namaskar, j’ai annoncé à Ambroise: Ça fait du bien. Je ne suis pas sortie depuis mercredi. Il y a un jardin, ici: une cour intérieure privative à laquelle seuls les habitants du rez-de-chaussée ont accès. On a déjeuné dans la véranda. À travers les portes vitrées tout le monde nous voit. Des carottes râpées, du fenouil, un œuf, de l’avocat, du sarrasin. Un festin de rois! Je me demande ce qu’on a fait pour mériter ça.
L’après-midi Céleste s’agite. Elle ne veut pas dormir. Son père l’emmène se promener dans un périmètre d’un kilomètre autour de la maison. Je reste seule assez longtemps pour me demander ce que doit être ce confinement lorsqu’on est privé de ses enfants. Dimanche Ambroise est allé chercher une machine à coudre chez mes parents. Il m’a dit: Qu’est-c’est que je dis si la maréchaussée m’arrête? J’ai répondu sans hésiter: Tu dis qu’on a la garde partagée, qu’on est séparés, que tu vas voir ton bébé. Ils rentrent de leur promenade. Je réessaie de coucher Céleste.
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A travers le Velux au-dessus de nos têtes le ciel est encore clair. Tout à l’heure elle a fait un pas entre les jambes de son père, les mains dans les siennes. Il a dit: Elle n’est pas farouche – la preuve que la peur c’est acquis. Et la colère aussi? Quand il l’a posée elle s’est mise à crier, il est resté planté devant elle et l’a regardée en essayant d’adopter une posture d’autorité. Ça n’a pas marché. Il l’a reprise dans ses bras et m’a expliqué: Il ne faut pas systématiquement céder. J’ai dit: Elle sent notre énervement. Aujourd’hui on fête une semaine de confinement.
Toute la journée je me suis agitée avec pour unique objectif de confectionner des culottes pour mon bébé. To-do list frénétique: chercher des patrons de couture sur internet, les imprimer, préparer les tissus, les repasser, trouver en ligne le manuel d’instructions de la machine, installer le fil, la canette et la bobine. Le tout en me rengorgeant: la vie décroissante, la vraie, où l’on coud ses vêtements, je l’ai! Au moment de surjeter, la pédale appuyée, et là, nada. Un deuxième essai, rien n’y fait. De l’huile dans les rouages? Non plus. Une journée perdue. J’ai tout remballé.
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Céleste endormie, je rejoins Ambroise qui me dit: Tu vides la machine à laver et je prépare le dîner, ok? Devant le lave-vaisselle plein à craquer, je me sens vidée. Je lui dis: Je n’ai pas l’énergie, je suis désolée. Il s’approche, me prend les épaules, met ses bras autour de moi. Je sens les carapaces qui frémissent, les larmes qui affleurent. Une semaine à maintenir les barricades en place. Je colmate les fuites à la va-vite, je vais m’asseoir tandis qu’il s’active, coupe des poireaux, sort des pâtes, remplit une casserole d’eau. Il me dit: Tu sais, moi aussi je suis inquiet.
Une énième conversation sur l’état du monde, un énième état des lieux de ce qui se passe entre nous deux. Des carapaces. Une impasse. Céleste réveillée, encore énervée, je la garde sur mes genoux pendant le dîner. Il me dit: Cette enfant devrait être au lit. On mange les pâtes – des fusilli complètes, je les étudie, le nez dans mon assiette – en essayant de s’envoyer des phrases gentilles depuis nos barricades respectives. Le temps qu’elles arrivent, elles se transforment en missiles. En me couchant, je pense à mon appartement vide de l’autre côté de la ville.
