
Entre hier et aujourd’hui j’ai cousu une culotte pour mon enfant, fait un cordon avec un ruban, on s’est demandé s’il existait des races de carottes, et une amie de mes parents est morte. “Ce n’est pas le Coronavirus qui a eu raison d’elle”, dit une nécrologie citée dans le journal, et ça s’applique aussi à celle-ci. Celle-ci: Annette, la “vieille dame américaine”, comme j’ai dit à Céleste, une petite larme au coin de l’œil car quand même, cette Annette a été la condition sine qua non de ma vie. C’est celle-ci, fraîchement arrivée en France, qui a fait l’entremetteuse pour deux de ses connaissances, fraîchement revenus d’Inde tous les deux: mes vieux.
Pas si vieux, mes vieux, pas malades, mais dans la tranche d’âge pas idéale, et se dire que la personne originelle de leur histoire a cassé sa pipe, c’est un peu triste. Mes vieux sont confinés tous les deux, et Annette a expiré toute seule à l’hôpital – elle était très indépendante donc on espère que ça lui est égal. Elle voulait être enterrée à Detroit, la motor town où elle est née. Requête simple en temps normal. Aujourd’hui ça semble un luxe pharaonique, de traverser l’océan pour passer l’éternité sous la pierre tombale familiale. On verra ce qu’il advient d’elle dans les jours qui viennent – de son corps terrestre en tout cas. Son âme, j’en garde un bout avec moi.
J’écris allongée en face d’Ambroise sur le lit simple où dormait sa mère quand elle vivait encore ici. Encore une femme seule. J’ai ce fantasme de la solitude sans laquelle rien n’advient, pour une femme en tout cas, et en même temps je la redoute. Ambroise me dit: Écris, sans voir que le confort qu’il m’offre est incompatible avec les charbons ardents sur lesquels on vit quand on écrit. J’ai essayé d’écrire tout à l’heure à la table de la cuisine et j’ai été distraite par le bruit des chips! Tout est dit. Combien de femmes artistes ou écrivains ont quitté leur mari? Susan Sontag, citée dans un livre que je lis: Il faut choisir entre la Vie et le Projet.
Ce confinement rend le choix facile. Même sans aucune auto-discipline on arrive à l’isolement requis pour écrire. Si navrant de se dire qu’il faut un gouvernement auquel obéir. Un jour au téléphone Annette m’avait dit: Ce qu’il te faut, c’est de l’auto-discipline. Je l’avais mal pris – les conseils non sollicités ne sont pas trop ma tasse de thé – mais comme souvent les bonnes fées, elle disait la vérité. Est-ce que je choisis le Projet ou la Vie? Les chips ou le manuscrit? J’ai une machine à écrire, comme Susan Sontag, mais le bruit des touches fait peur à ma fille. Tout est dit. Combien de femmes artistes ou écrivains ont une famille?
Annette n’a pas fondé de famille. Elle avait un mari, qu’elle a quitté avant de venir s’installer à Paris. Ils ont jeté sa bague de fiançailles ensemble depuis le San Francisco Bridge. Annette aurait pu choisir le Projet; elle a choisi la Vie. À ma connaissance, elle n’a rien écrit. La solitude n’est pas une garantie. J’ai laissé Ambroise dans l’autre pièce pour aller consoler Céleste. Je suis allongée dans le lit, le visage éclairé par la lumière bleue de mon téléphone – comme tous les soirs quand j’écris. Ces moments de semi-solitude hors de la vie familiale sont mes favoris. Ça, et la couture. Susan, sorry: je ne suis pas sûre d’avoir choisi.
