Confinement, J16 / Paris

 

On est dans une pièce qui est une bibliothèque et où se trouve un lit qui sert de banquette. Deux personnages y sont allongés tête-bêche. Un homme, pantalon beige, pull rose pâle, une femme, pull jaune, jupe verte. Chacun tient un livre à la main. Lui, Dans les forêts de Sibérie, elle, on ne voit pas le titre. En sourdine, des bruits de voix un peu mécaniques.

– Eh?
– Ouais?
– On entend super bien la télé des voisins.
– Ouais.
(Un temps)
– Attends, mais…
– Ouais?
– C’est la télé ou la vraie vie?
(Un temps)
– La télé.

– Comment tu peux en être sûr?
(Un temps)
Comment tu peux être sûr qu’on n’est pas dans la télé? Dans un livre? Dans un film?
– Ça se voit.
– Ça se voit à quoi?
– Ça se voit comme ça se voit que ta jupe est rouge, par exemple.
(Il reprend sa lecture)
(Elle regarde sa jupe)
(Elle se tait)

(Elle soulève sa jupe, se gratte le mollet)
– J’ai la peau sèche, pas toi?
– Non.
– Tu savais qu’ils avaient rajouté du chlore dans l’eau depuis le confinement?
– Ah bon?
(Il lève un peu les yeux)
– Ouais!
– Ah bon.
(Se replonge dans son livre)

– Qui nous dit qu’ils n’ont pas rajouté autre chose, aussi?
(Il lève les yeux)
– Personne.
– Précisément!
(Un temps)
– Comment ça, précisément?
– Ils ne nous l’ont pas dit!
– Mais comment ça, autre chose?
– Une drogue! Pour nous faire oublier qu’on vit dans la Fiction! 

(Un temps)
(Il la regarde, maintenant. Attend la suite)
Ils en parlent dans mon livre! C’est un message codé de la Réalité! Ce livre m’a été mis entre les mains car je suis une émissaire de la Réalité venue pour nous sauver!
(Elle agite son livre)
– Qu’est-ce qu’ils disent, dans ton livre?
– C’est incroyable, écoute: ça se passe dans un monde où la télévision sert à observer les citoyens et où le Guide apparaît tous les soirs sur l’écran pour les rassurer. Un soir, le héros absorbe une substance illégale et voit le Guide sous la forme d’un monstre grimaçant. Il pense avoir pris un hallucinogène mais c’est le contraire: il a enfin perçu la Réalité! 

(Un temps)
(Il la regarde, attend)
(Elle fait une pause dramatique)
Écoute bien: l’hallucinogène est absorbé par tous les citoyens dans l’eau du robinet…
(Un temps)
Et ce qu’il a pris, lui, c’est un lucidogène!
(Un temps)
Et si ce livre était mon lucidogène?
(Un temps)

(Elle a fini)
– Bon, je préfère mes forêts de Sibérie à ton histoire de télé, là.
(Il replonge les yeux dans son livre)
– Tu ne me prends pas au sérieux. C’est toujours comme ça. On nous pointe du doigt quand on fait entendre nos voix, et quand les choses tournent mal on nous met au bûcher.
– Bon, de toute façon j’ai sommeil, je vais me coucher. 

Plus tard. On est dans une chambre plongée dans l’obscurité. Un lit posé par terre, trois formes dedans. Une seule lumière, celle d’un petit écran. Les phrases apparaissent en noir sur fond blanc, tapées par deux pouces. 
– Si vous lisez ces mots, c’est que vous êtes dans la Réalité. Nous sommes confinés dans une Fiction à l’intérieur de votre écran. Rien de tout cela n’est vrai.

close-alt close collapse comment ellipsis expand gallery heart lock menu next pinned previous reply search share star