Confinement, J17 / Paris

Aujourd’hui Céleste a goûté une crêpe. Elle l’a triturée, mastiquée, avalée. Pourtant c’est encore le Carême, cette période de 40 jours pendant laquelle Jésus a jeûné dans le désert. Selon le rite catholique on est censés se priver; ça ne m’a pas empêchée de préparer des crêpes à la vanille et à la fleur d’oranger pour le goûter. C’est presque un blasphème. 

À 19 heures on est allées se promener. Hélène au téléphone m’a dit: Ah, c’est drôle de prendre l’interdiction de sortir avant 19h pour une injonction à sortir à 19h… Encore une provocation? Hier à la même heure on est allées jusqu’à la Place d’Italie en écoutant Carmen sur mon iPod en mode haut-parleur; aujourd’hui c’était Denfert, Montparnasse, Port Royal et Radiohead

This dance
Is like a weapon
Of self-defense
Against the present
Present tense

Thom Yorke chante le présent – qu’est-ce qu’on a d’autre que ce moment? C’est tout ce qui nous est donné. On fait des plans sur la comète, on construit des rêves en châteaux de cartes alors que tout ce qu’on a à habiter c’est les murs de nos foyers. On se figure le déconfinement, on s’imagine sortis mais la vie c’est ici et maintenant. Thom Yorke dit de danser pour oublier.

Ce matin j’ai fini la ceinture d’une jupe que j’ai cousue avec un tissu en soie à carreaux colorés. Le tissu vient d’Inde, c’est du madras, ma mère l’a rapporté de son premier voyage là-bas. Il me ravit et la jupe aussi. J’ai dansé pour Céleste devant le miroir, elle essayait d’attraper l’étoffe avec ses petits doigts tendus. Qu’est-ce qu’on a d’autre que des moments comme celui-ci?

I won’t get heavy
Don’t get heavy
Keep it light
Keep it moving

Céleste a vomi sur ma jupe après sa sieste de l’après-midi. Hop! Une petite traînée de yaourt sur les carreaux colorés. J’ai enlevé la jupe pour la nettoyer et je me suis changée. Il faisait encore chaud quand on est sorties se promener avec le landau. J’ai marché marché marché, vite vite comme si je voulais faire avancer le temps, être déjà plus tard, “après”, mais quand? 

On est passées devant la Fondation Cartier, Céleste qui était obstinément assise pour ne pas rater une miette des avenues désertes a fini par s’allonger. Elle avait une pose de pin-up rigolote. Les arbres se reflétaient dans les vitres du bâtiment et la lumière derrière était dorée. Encore un beau moment. Dans la rue, toujours un sentiment de fin du monde sous-jacent. 

I am doing
No harm
As my world
Comes crashing down

À la radio, une émission que j’écoutais hier, deux femmes discutent du cancer (l’enregistrement date d’avant ce qui nous occupe actuellement). Elles citent Susan Sontag, encore elle: Cancer is a demonic pregnancy. On est soumise à quelque chose qui est dans notre corps, qu’on fabrique, mais qui est diabolique. On est passive. On est malade, transformée en tout cas. 

J’arrive à Montparnasse, je repense à une promenade au même endroit il y a 7 mois, fin août, quelques jours avant que Céleste vienne, enceinte de presque 39 semaines. L’impatience, et en même temps l’état totalement Zen. Que ce qui doit arriver advienne. Une confiance aveugle en la destinée manifeste, au détriment du bon sens, presque. Se laisser porter, attendre, espérer. 

I am dancing
Freaking out
Deaf dumb and blind

Est-ce qu’on va se laisser porter? Attendre les yeux fermés la naissance d’un nouveau monde comme une mère qui attendrait passive l’arrivée de son bébé? On vit une grossesse diabolique, en ce moment, une maladie qui nous oblige à nous arrêter, à attendre, espérer. Il y a de l’injustice, du hasard, dans ce qui se passe. On peut s’activer en tous sens ou rester passifs. 

On passe à côté de nos vies, souvent, non? Si. Je suis désolée d’écrire à la manière de Michel Berger mais si j’arrive à sa cheville, en réalité, je ne serai peut-être pas passée à côté. On passe à côté de ce qui se passe, occupés que l’on est à danser les yeux fermés. On n’habite pas, on transite, on file, comme en fuite. Moi, je suis comme ça, en tout cas. Perdue, éperdue. 

In you I’m lost
I won’t turn around when the penny drops
I won’t stop now
I won’t slack off

La course éperdue s’est arrêtée. Je suis rentrée à la maison. On ne peut plus reculer, plus faire demi-tour, plus faire semblant qu’on n’est pas là, dans le temps présent. On est coincés, confinés, mis face à nos responsabilités. On ne peut pas gaspiller la vie plus longtemps. Il fait nuit maintenant. Le temps présent est celui des rêves. Que disent nos rêves? Il faut les écouter.

Or all this love
Will be in vain

Tout ce que peut l’amour, tout ce qu’on peut faire avec un cœur aimant, ouvert en grand. C’est à chacun de changer, de profiter de ce temps présent pour espérer, attendre et faire advenir un monde différent. À Hélène au téléphone je dis, On est des optimistes, toi et moi, on croit aux happy endings. La vie n’est pas un conte de fées, ou alors un qu’on écrit soi. 

Stop from falling
Down a mine
It’s no one’s business but mine
That all this love
Has been in vain

C’est l’affaire de chacun, ce qui advient. Si on gaspille ce temps on est responsables à part égale. Les clochards que j’ai croisés étaient plus mal en point que jamais. Qu’est-ce que j’ai fait? Rien. Je leur ai souri. Il ont souri à Céleste. C’est déjà bien. J’ai pensé à l’amour en marchant. J’ai essayé d’habiter le temps présent avec toute mon âme, mon coeur, avec vigueur.

In you I’m lost
In you I’m lost
In you I’m lost

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