
– Alors? Tu découds?
– Oui. C’est Pénélope, tu vois.
– Comment ça?
– La femme d’Ulysse, elle découd sa tapisserie toutes les nuits en attendant qu’il revienne de la guerre de Troie.
– Ah oui.
J’ai décousu deux choses aujourd’hui. Un tissu d’ameublement fleuri que j’ambitionnais de transformer en housse de couette miniature pour Céleste, et un oreiller que je veux miniaturiser à son usage aussi. Même avec un Découvit Turbo comme celui dont je suis munie, ce genre d’ouvrage prend un temps considérable. Ça tombe à pic, c’est ce dont on dispose sans limite.
J’ai essayé de recruter Ambroise sur mes projets de couture; rien n’y fait. Tout ce qui l’intéresse, c’est de rapporter du pain et le journal à la maison. Au téléphone Hélène me dit que Liam est pareil, que ce doit être leur instinct de chasseur-cueilleur qui se réveille. Oui! Et nous, on est ravies, enfin, d’avoir une excuse pour rester à la maison, nos bébés suspendues aux seins.
C’est un discours un peu binaire, et moi la première je ne crois pas que naître femme suffise à vous doter d’un instinct domestique, maternel et nourricier. Au contraire. Moi la première j’ai envie de bondir du lit au réveil, de sortir marcher à l’aube ou dans la nuit, de voyager, de travailler, et il m’est difficile parfois de jouer la passivité. Je ne suis pas formatée à faire la femme traditionnelle.
Je ne crois pas ça, mais j’adore me souvenir que les pays qui s’en sortent le mieux avec le virus sont gouvernés par des femmes. J’aime bien me rappeler que Macron parle de guerre, comme Ulysse, alors que le meilleur moyen de la mener, pour la majeure partie de la population, consiste au contraire à faire comme Pénélope: restons à la maison. J’adore que le féminin l’emporte.
Dans les théories essentialistes et éco-féministes, la femme est associée à la terre, à la nature fertile et vierge. L’homme est celui qui exerce son pouvoir phallique sur elles. Je suis trop acoquinée avec la complexité des âmes et des corps humains pour les réduire à cette dualité-ci: celle des principes chinois yang et yin me semble plus actuelle. Il y a un déséquilibre à rétablir.
Ambroise, et sa mère avant lui, s’est beaucoup intéressé à la Chine. La maison est pleine de livres sur la langue, l’art, la spiritualité, la civilisation. Il y a un Tao-tê-king qui me fascine. C’est un petit livre, une suite de textes poétiques qui sont des conseils de sagesse et d’équilibre. Un de mes favoris dit: Fais le non-faire. Je l’ai recopié, illustré, encadré, accroché au mur – un reminder.
Autre pays, autre sagesse. Samantha, confinée dans sa campagne anglaise natale, lit un livre sur les vaches. Elle m’a envoyé une citation d’Albert Einstein qui dit que la seule chose valable est l’intuition. L’auteur du livre explique qu’on coupe les enfants et les animaux de leurs instincts. On n’écoute plus rien, et on finit par manger du pangolin.
La maladie nous oblige tous à nous allonger, à exercer le yin. J’écris ça couchée à côté de Céleste, dans la pénombre de ce périmètre (lit/tapis/salle de bain) où je passe le plus clair de ma vie actuelle. Au début tous mes amis m’ont dit, des trémolos dans la voix: Mais ça va, toi? Assignée à résidence, tu survis? J’ai rigolé et répond oui, à chaque fois. Une aubaine.
Nos passeports – le mien et celui de Céleste – sont rangés dans l’entrée jusqu’à nouvel ordre. Sûrement qu’Ulysse est ravi de courir le monde en quête de guerres à mener, d’animaux sauvages à dépecer. Nous, ma Télémaque et moi, depuis la douceur du foyer, on manie le Découvit avec plus de dextérité qu’une épée. Phallique, le Découvit? Je n’y avais jamais pensé.
Et le crayon, phallique ou non? Écrire, c’est crier sans bruit, disait Duras. C’est agir sans se déplacer. C’est comme le yoga si l’on remplace le tapis par une feuille de papier. Le corps du yogi debout dans la pose de la montagne est un stylo prêt à dégainer ses mots. C’est agile et immobile. En ce temps très yin, écrire est un bon trick pour ne pas garder ses pensées allongées.
Dans le livre que lit Ambroise, Sylvain Tesson médite, enfermé une saison dans une cabane au bord du lac Baïkal. Il parle de l’énergie grise: des aliments dont la valeur calorifique est supérieure à l’énergie qu’il faut pour les produire. Il pêche et mange le produit de sa pêche. Il écrit. Ambroise me dit: C’est bien, il est heureux. Le problème c’est que ça donne envie de faire comme lui.
– C’est un problème?
– Non.
