
Les oiseaux chantent dehors avant le lever du soleil, à côté de moi Céleste dort encore. Je me suis promenée avec elle hier en fin de journée. La Seine, Notre-Dame, le pont de la Tournelle. La statue que j’aime tellement, celle qui ressemble à une mère et son enfant. Un sentiment de solitude et de plénitude mêlées, comme la statue qui laisse entrevoir l’enfant dans ses jupes.
On est seuls mais pas isolés, on est des îles mais connectées comme l’île Saint-Louis et l’île de la Cité. Tu n’es plus jamais seule, a dit mon amie Julie en résumé quand sa fille est née. Elle a le chic pour décrire les sentiments rapidement. Je ne serai plus jamais seule. Céleste est avec moi, en moi comme la petite tête qui symbolise Paris protégée par Sainte Geneviève.
Vérification faite, la sculpture est de Paul Landowski. Au Théâtre du Châtelet où j’ai travaillé, une salle est nommée en hommage au compositeur Marcel Landowski. Vérification faite, c’est le fils du premier. Paul Landowski est lui-même le fils d’un médecin polonais mort d’une maladie quand il avait sept ans. La statue du Christ rédempteur à Rio de Janeiro est aussi de lui.
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Ce soir, je suis allée me promener sans le landau, en enroulant Céleste dans son écharpe. Cette écharpe est en fait un pagne africain en « véritable wax » (c’est inscrit sur la lisière). Je l’ai trouvée une après-midi d’hiver dans une boutique minuscule d’une petite rue de la Goutte d’or. Quand je l’aie vue, j’ai tout de suite su: elle est ornée de cœurs et décorée d’un portrait de Jésus.
On écoute de la musique en se promenant, à la manière des rappeurs avec leur ghetto blaster. Je doute que ça dérange les rares passants; de toute façon la vie ressemble tellement à un film en ce moment qu’il faut bien une bande-son. Ce soir, c’était Breezeblocks d’Alt-J, une chanson inspirée par le livre pour enfants Max et les Maximonstres (Where the Wild Things Are).
Dans le livre les monstres disent à Max: Please don’t go, we’ll eat you up, we love you so, et Max leur répond: No. La chanson dit pareil et moi en l’écoutant au coucher du soleil je pensais fort à ma petite fille pelotonnée contre moi et je lui disais: Ne t’en va pas, je vais te croquer, je t’aime trop. Elle a sept mois, elle tète et dort contre moi, certes. Mais un jour elle s’en ira comme Max sur son bateau.
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S’il y a une chose que ce confinement nous apprend, c’est à aimer de nouveau. On a des élans d’amour en temps de crise qui sont réjouissants, rédempteurs comme le Christ sur son pain de sucre à Rio. En rentrant de New York j’ai trouvé sur le lit où Ambroise dormait seul les Fragments d’un discours amoureux de Barthes. Il me l’avait offert quand il était tombé dans cet état avec moi.
J’aime beaucoup Barthes même si son esprit à la fois effréné et très formel me fatigue un peu; de manière générale j’aime beaucoup les bondissants et les obsessionnels. Les Fragments sont l’exemple parfait de cet esprit. À la fois elliptiques et alphabétiques, ils commencent par S’abîmer et se terminent par Vouloir-saisir. Deux bonnes définitions de la passion.
Vendredi, c’était la commémoration de la Passion du Christ. La passion dans la Bible est comme les histoires d’amour chantées par les Rita Mitsouko: ça se termine mal, en général. Hector est mort, Jésus aussi. Heureusement pour nous et pour le Christ, il y a un plot twist: je ne voudrais pas vous divulgâcher l’épisode de demain mais il se pourrait bien qu’il ressuscite.
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Euh hello, le Christ, tu pourrais éviter les messages mixtes? On ne sait plus à quoi s’en tenir: c’est une bonne idée, ou pas, d’aimer? Sur l’écharpe qui me sert de porte-bébé, la réponse est inscrite en-dessous du portrait de Jésus auréolé: Aimez-vous les uns les autres comme moi je vous ai aimés. On dira ce qu’on voudra sur la croix, les stigmates et la culpabilité, moi, ce message-là me va.
Je me baladais donc sur les avenues le cœur ouvert à l’inconnu et le corps recouvert d’un portrait de Jésus, et j’avais envie de dire bonjour à n’importe qui. Le confinement fait ça, oui: on se méfie, un peu, mais on se parle avec une tendresse inouïe, aussi. Acheter du pain est une cérémonie, presque comme avaler une hostie. Pour un peuple aussi grumpy que celui-ci, c’est du jamais vu.
On n’a jamais été aussi proches que depuis qu’on est confinés. C’est à la fois beau et un peu moche. L’amour est comme ça, parfois: un jeu de jokari. C’est le père d’Ambroise qui m’a décrite ainsi un jour où j’étais repartie à New York sans billet de retour. Je t’aime parce que tu es loin, je te désire loin et aussitôt tu reviens, et ainsi de suite. Cette ambivalence est fatigante.
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Je n’aime pas beaucoup le jokari. J’ai peur de me faire mal. Je n’aime pas beaucoup les jeux de manière générale. Il y a des gens qui pensent la vie comme un jeu vidéo: une stratégie les aide à progresser de niveau en niveau. Moi, la stratégie m’ennuie. J’aime les messages clairs, nets et précis, comme celui qui est inscrit sous la tête de Jésus sur mon tissu. Aimez-vous et on n’en parle plus.
Bon, allez, ok, on en parle encore quelques lignes. La chanson, là, c’est n’importe quoi. Please don’t go I love you so I’ll eat you whole? Si c’est ça, l’amour, au secours. L’angoisse de dévoration et l’angoisse de séparation, l’amour qui bouffe, qui étouffe. Si je chante ça à ma fille, c’est une mise en garde. Je sais de quoi je parle: j’ai eu ma part d’amour qui fait mal.
Moi j’aime l’amour qui fait boum, il n’y a que ce sacré désespéré de Boris Vian pour écrire une chose pareille. C’est une chanson en duo avec Magali Noël, qui dit: Fais-moi mal Johnny Johnny Johnny, envoie-moi au ciel, zoum! Dans L’écume des jours, son deuxième roman, Boris Vian raconte une autre histoire d’amour qui finit mal, avec un nénuphar dans la poitrine en guest star.
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Bon, il est tard, et il y en a marre, des escarres, des stigmates et des nénuphars. On veut des fins heureuses, des voisins qui se parlent depuis leurs fenêtres comme dans les films italiens. On veut des femmes amoureuses par FaceTime (j’en ai une en stock dans mes amies) et des réunions de famille sur WhatsApp pour Pâques (j’ai ça aussi, captures d’écran à l’appui).
On veut d’anciens amants confinés ensemble qui boivent du vin dans un jardin et se souviennent qu’en français il n’y a qu’un mot pour tous ces scénarios: les amours sacrificielles et les amours passionnelles et les amours légères et les amours mégères et les amours splendides et les amours sordides et les amours amusantes et les amours avoisinantes et les amours toujours.
J’ai vu plein de voisins se parler ce soir comme dans un film italien. En Italie on dit ti voglio bene à un frère ou un ami, et ti amo quand on a envie que ce soit aussi beau que Marcello. En grec il y a eros, philia et agapè, destinés respectivement à l’amant, au frère et à tout l’univers. On n’a pas fait d’agapes pour Pâques, juste une soupe aux poireaux et aux patates. Et à la philia, tous les trois.
