
Aujourd’hui, rien. C’est ce que Louis XVI a écrit dans son journal à la date du 14 juillet 1789. Il s’avère qu’il parlait de prises de chasse personnelles et pas d’événements politiques à l’échelle du pays qu’il gouvernait, mais ça reste comique. Tout est question de perspective. Hier, déjà, j’ai eu envie d’écrire: “Rien” tant la journée m’avait semblé improductive. En fait, une promenade n’est pas rien, une conversation avec une amie non plus. Le modèle capitaliste et patriarcal qui souffre bien en ce moment de ce “rien” généralisé qui peuple nos journées, voudrait qu’on écrive “Rien” dès lors qu’on n’y a pas contribué. Hier, j’y ai contribué, pourtant, entre une sieste, une tétée, une promenade, une session de sourires, une lecture de livre cartonné, des exercices de gymnastique et des salutations au soleil, des couches changées, une douche partagée, une préparation de crêpes avec dégustation à la clé, et des flocons d’avoine donnés à la becquée puis ramassés. J’ai travaillé au sens capitaliste du terme, en effectuant une tâche pour laquelle je vais être rémunérée – mais c’était pour la Fondation du Patrimoine, alors ce n’est pas encore ça qui va relancer l’économie mondiale.
Depuis ce matin, je suis épuisée. Je me suis couchée tard parce que j’ai voulu grappiller du temps pour lire et écrire, et Céleste s’est réveillée tôt, tout sourire. Ambroise travaille 4 jours sur 5 et je suis la nanny, allaitante qui plus est c’est-à-dire d’une disponibilité sans limite pour un petit être humain qui me regarde comme si j’étais le messie. Bref, je suis fatiguée alors que j’ai l’impression de ne rien faire de mes journées, mais loin de moi l’idée de faire pleurer dans les chaumières surpeuplées – et vouées à le rester pour un mois encore. Je profite juste d’un moment de tranquillité pour penser à cette nouvelle temporalité dont on dispose, nous les privilégiés qui sommes confinés. Samantha au téléphone hier me racontait qu’un de ses amis lui avait dit: Tu sais, trois de mes grands-parents ont été à Auschwitz, donc je fais peu de cas du confinement. Comme on oublie vite – par “on” j’entends “la mémoire collective”. Comme on oublie de “check your privilege”, phrase américaine censée agir comme un rappel: on est toujours le privilégié de quelqu’un, il est bon de s’en rappeler avant de parler.
Au téléphone encore, mais avec Hélène cette fois-ci, on se disait que la plupart de nos amis à chacune étaient soit ravis soit indifférents au sujet de ce confinement. On est des ours à l’aise dans leur terrier, pour des raisons propres à chacun on est habitués depuis quelque temps à ne pas avoir un bureau où aller le matin, on a des âmes d’enfants donc passer du temps avec nos bébés assis sur un tapis coloré nous convient, on est des hippies dont l’emploi du temps s’écrit en fonction du cycle de la lune ou de nos marées menstruelles (ce qui est pareil), on s’en fiche de faire fortune et on n’a pas plus envie de faire carrière que de s’occuper des tâches ménagères. On aime bien prendre le temps de vivre, d’aller au marché, de s’écouter. C’est très mal vu, cette mentalité, mais très facilité par la situation présente (sauf le marché, et ça je m’en lamente). Ce qui nous manque, c’est d’aller se promener, se baigner, voyager, danser, refaire le monde tout l’après-midi ensemble en buvant du thé et en allumant du palo santo ou un feu de cheminée. La flânerie nous manque, mais pas le farniente: ça, on en est bien dotés.
Mon ami Mike a écrit une thèse entière sur l’art de ne rien faire, ou plutôt de ne rien écrire. Inoperative literature, la littérature du non-travail. Il y a Bartleby, par exemple, le héros de Melville qui est clerc de notaire et dont la phrase favorite est “je préfèrerais ne pas”. Il infiltre le système et le sape de l’intérieur par sa passivité. Je n’aime pas trop le galvaudage de la phrase qui commence par “Je suis” et se termine par le nom du dernier sujet à la mode, même si elle dit quelque chose de touchant sur notre humanité commune. Pourtant il est tentant d’écrire ici que je suis Bartleby, que nous les confinés sommes tous lui. Le président de la start-up nation nous pousse à saboter le capitalisme! N’est-ce pas ironique? Il y a un hic: n’est pas Bartleby qui y a été contraint et forcé par une décision étatique. On est Bartleby par sa propre volonté, ou l’absence de celle-ci. Dans le même style aboulique (du grec boulein, vouloir, et a-, préfixe privatif) il y a Oblomov, le héros anti-héroïque de l’écrivain russe Gontcharov. Oblomov a un seul objectif: fusionner avec son canapé. Je suis Oblomov, Bartleby et Gaston Lagaffe réunis.
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“Alors, tu as encore du boulot?”
“J’écris, je fais pas du boulot.”
Ambroise est entré dans la pièce avec Céleste. Voilà ce qu’il m’a dit, et ce que j’ai répondu. C’est rigolo. Sur ce, je vais aller me promener avec mon bébé dans son landau.
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La nuit est tombée, me voilà rentrée. Tout à l’heure en écrivant j’ai pensé soudainement à l’Angélus de Millet: une peinture qui représente un couple de laboureurs dans un champ au soleil couchant. C’est un peu catho (la femme a les mains jointes et l’angélus est une prière qui commémore l’incarnation du Christ, oui encore lui, pardon s’il devient une obsession par ici), mais très apaisant. Bon, pour la thématique paresse on repassera, puisqu’il n’y a pas plus pénible que le travail des champs. Enfin si, il y a plus pénible: la mine, les sweatshops souterrains en Chine où sont produits beaucoup de vêtements aujourd’hui et en comparaison de qui les deux laboureurs de Millet sont extrêmement bien lotis. D’ailleurs, c’est my point exactly: pour les citadins scotchés à leurs écrans, lecteurs de Regain et incapables de distinguer un topinambour d’un navet boule d’or que nous sommes, cette peinture est encore plus sexy qu’un pain au levain fait maison. Des journées rythmées par la nature! Où l’on médite dans les champs (exit le Christ)! Des vêtements en lin lavé assortis aux épis de blé!
En attendant d’aller nous-mêmes labourer nos épis de blés on a ouvert un paquet de pâtes pour le dîner. J’ai laissé Ambroise prendre Céleste en porte-bébé et s’en occuper pendant que je parlais au téléphone avec Megan. On a constaté qu’on était toutes les deux à la fois épuisées de cette vie domestique qui est la nôtre depuis 7 et 6 mois (ou plus si on compte la grossesse); et très contentes de nos choix. On s’est raconté nos rythmes respectifs. Elle et sa fille Luna font souvent la grasse matinée, l’après-midi elles vont se promener (à New York c’est encore autorisé) et quand elles rentrent il est temps de préparer le dîner. Ça a l’air d’un cliché mais c’est la réalité: les heures filent quand on est mère au foyer. Ce qui est difficile, c’est l’absence de reconnaissance, disait Megan – et le manque de réciprocité. On s’occupe de tout, et qui s’occupe de nous? Qui récompense notre importance pour la société? Peut-être qu’enfin on s’aperçoit à quel point le soin, ce que font les infirmiers et les médecins et les mères avec leurs bébés, n’est pas si secondaire, que c’est un travail à part entière.
On a à peine eu le temps de se dire tout ça qu’Ambroise est apparu, Céleste larmoyante dans les bras: quand elle m’a vue son visage s’est éclairé telle une lampe dans l’obscurité. Je suis allée la coucher, elle s’est accrochée à mon sein et à tout mon corps avec le sien, les jambes autour de mon ventre comme un petit singe. Ce moment-là, et la longue tétée qui a suivi et m’a laissée déshydratée comme un pruneau, vaut tout l’épuisement de la journée. Je suis au bon endroit, à ma place. Je ne fais rien et pourtant je donne tant. Mon corps est objectifié, mais pas déshumanisé comme celui de Charlot dans Les temps modernes. C’est étrange, cette dynamique de la tétée: le bébé reçoit, mais c’est lui qui agit; la mère donne, mais sans rien faire. En ne faisant rien, elle fait un choix, comme Bartleby. C’est plus engagé que l’on ne croit, d’être mère au foyer – d’être au foyer tout court, parent ou non. On a dîné. Ambroise a remarqué que Macron avait presque tenu un discours de gauche, hier. « Peut-être qu’il se rend compte que le capitalisme ne nous tirera pas d’affaire? ». Moi, je me demande ce qu’il écrit dans son journal, le soir.
