Confinement, J23 / Paris

À l’aube. En sandwich dans le lit entre Ambroise et son mini-sosie endormi. Voilà, il y a trois semaines que je suis ici. On dit que le corps met 21 jours à s’habituer à une situation nouvelle. D’habitude, on dit ça pour les cures de détox plus que pour les enfermements à durée indéterminée avec d’autres humains dont on est proche ou dont on l’a été. Je vois passer des phrases sur internet qui parlent de la normalité.

Il y a longtemps que je méfie des normes et ce n’est pas pour amener dès le premier paragraphe le point Godwin ici mais c’est souvent le début de la barbarie. Je préfère écouter les Bouddhistes qui disent avec sagesse que tout est impermanent. Ce qui nous semblait normal avant a changé brutalement il y a un mois: les choses ne seront plus jamais « normales » ni « comme avant ». 

Sur Instagram (une source d’information assez démocratique sur l’état du monde, à mon avis) je vois passer une phrase qui dit: Nothing should go back to normal. Normal wasn’t working. Alors que je venais d’arriver à Paris, Marzuki, de New York, m’écrit: ça y est, les écoles sont fermées, sa fille est à plein temps avec lui, il fait l’école à la maison et me dit qu’ils s’habituent au « new normal » qu’est leur vie.

On a cru que les choses étaient stables, qu’elles ne bougeraient plus. Ce qu’on peut être candides. Il y a eu le sida, pourtant, dernier rappel aux 1% qu’ils ne sont pas tout-puissants. Et, pour les 99% restants, des catastrophes naturelles et plaies dont la dernière en date est… une pluie de sauterelles géantes en Afrique. À l’Ouest, au Sud, en Chine rien de nouveau, au contraire: c’est the old normal, celui de la Bible!

Le vieux style! Une phrase que répète Winnie dans Oh les beaux jours, pièce de Beckett où elle et son mari Willie sont enterrés dans le sable jusqu’à la taille. Oh le beau jour que ça va être encore! Winnie se répète sans cesse, pour conjurer le fait que son normal est intolérable. La permanence effrayante de cette journée infinie, rythmée seulement par le son de sa voix et les réponses monosyllabiques de son mari. 

Qui a envie d’être Winnie? On se plaint d’être confinés, enfermés, bloqués alors que dehors le monde est en train de changer. On n’est pas enfermés, au contraire: on s’accroche à nos radeaux tels les héros de Géricaut sur un océan en mouvement. On est à fond de cale, éventuellement, on ne voit pas les vagues, mais on les sent. On est en confinement, et en même temps pris dans un raz-de-marée de changement.

Une fois, dans une maison au bord de l’océan, j’ai dit: Ce qui me rend triste, c’est la possibilité de l’impermanence de l’amour. Ambroise, qui est plus vieux et parfois plus sage, m’avait répondu doucement: Tu sais, tout est impermanent. Ça m’avait réconfortée, d’être confortée dans mes doutes. La beauté de l’amour, comme celle de la vie, de la nature: impermanents, alors qu’on voudrait qu’ils durent toujours. 

On est le soir, maintenant. Je pense à la chanson de Barbara: À chaque fois qu’on parle d’amour c’est avec jamais et toujours. Cette aspiration de pérennité est belle et humaine et pendant longtemps je me suis dit que pour rien au monde je ne voudrais y renoncer. Maintenant que je suis plus vieille et sage, je comprends la beauté de l’éphémère – même si j’aime aussi toujours autant le forever.  

Un cartoon du New Yorker. Un couple assis à table, la femme demande à l’homme: Are you talking about the new normal of an hour ago, or the new new normal of five minutes ago? Le monde cherche son new new normal. Les masques obligatoires? Une restriction durable de la vie sociale? Des confinements réguliers? Le WFH (work from home) nouveau MBD (métro-boulot-dodo)?

Ambroise et moi, à une échelle plus petite, on cherche aussi notre new new normal. C’est triste, mais c’est beau, aussi, comme les feuilles du figuier dans le jardin qui sont apparues la semaine dernière sur les branches dégarnies par l’hiver. Quand on s’est rencontrés c’était l’automne, la saison des figues. Maintenant c’est celle des kiwis. Notre amour aura toujours la saveur éphémère de ces deux fruits.

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