Confinement, J24 / Paris

Aujourd’hui j’ai fini de coudre un cachalot blanc pour mon enfant. Il est tout petit, évidemment, environ cent fois moins grand que son modèle réel, mais ça ne m’a pas empêchée de le nommer Moby Dick. Call me Ishmael. J’ai réfléchi, ensuite: si je suis Ishmael, Céleste est-elle Achab qui aurait réussi? Quand elle veut quelque chose elle est aussi déterminée que lui. Ce petit cachalot me ravit.

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Pendant la promenade du soir on est passées devant la prison de la Santé. Les rues sont désertes donc on entend distinctement les prisonniers se parler par leurs fenêtres ouvertes. Ils ne reçoivent plus de visites depuis un mois. Il paraît qu’ils sont très agités (j’ai pu le constater au niveau de décibels). Ce doit être curieux pour eux d’imaginer ces milliards d’humains enfermés – mais pas comme eux. Le confinement cinq étoiles. 


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Cet après-midi j’ai demandé l’aide exceptionnelle aux auto-entrepreneurs impactés par la crise. Ils comparent de manière arbitraire les revenus de mars: sur ce mois précis j’ai beaucoup de pertes donc je serai compensée. On se demande d’où va venir tout cet argent: la planche à billets, qu’est-ce que ça veut dire exactement? Ça me fait penser aux faux-monnayeurs dans Tintin et au Schtroumpf financier. 


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Parfois il est bon de s’en tenir à rapporter les faits et gestes quotidiens comme un capitaine de navire, un prisonnier ou un greffier. Je pense au texte de Joan Didion intitulé ‘On keeping a notebook’. Elle explique que cette pratique lorsqu’elle est constante permet de refaire connaissance avec les personnes que nous avons été par le passé. Aujourd’hui, je suis une personne très factuelle. Georges Presque-Perec. 


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Matinée verte: je me suis fait un masque à l’argile sur les cheveux en guise de shampooing, puis j’ai mis ma jupe verte, et j’ai appliqué du vernis vert assorti sur mes ongles de la main gauche. Mes vernis sont rangés dans la porte du frigidaire. J’ai vu les flacons du coin de l’oeil en attrapant du fromage hier, ça m’a fait envie. Je ne mets plus jamais de vernis mais c’est un bon divertissement en temps de confinement. 


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Dans le journal, un article sur Notre-Dame. L’incendie a eu lieu il y a un an et un jour. Le journaliste raconte tout ce qui s’est passé depuis, y compris l’interruption des travaux. Je sais déjà tout puisque j’ai traduit un texte de la Fondation du Patrimoine sur le sujet. L’article se termine de manière mélodramatique: maintenant que des gens meurent par paquets dans les Ehpad ces vieilles pierres paraissent moins importantes. 


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Parmi tous les dégâts collatéraux du confinement et de la crise sanitaire il y a le service postal américain, dont l’existence et le fonctionnement sont cruciaux pour les élections de novembre. On peut se demander jusqu’où ira l’effet domino de ce pangolin de Wuhan. Les Américains éveillés sont invités à écrire à leur sénateur pour l’alerter, comme il est courant de faire là-bas. Ici, on manifeste (mais seulement sur internet). 


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Ce soir avec Céleste on est allées poster une lettre. Je l’ai mise dans le landau, on est sorties. Un clochard debout devant le Franprix m’a hélée: Bonsoir, belle maman, qu’il est joli ce petit, quel âge? J’ai répondu, merci, sept mois, et que c’était une fille. Il a demandé: Elle s’appelle comment? Quand j’ai dit Céleste il a répondu: Je lui souhaite de voir les étoiles. Est-ce qu’il dort à la belle étoile dans les rues désertes, lui?


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Il paraît (source: la toile, comme tout le reste) que les violences contre les femmes sdf ont augmenté. Les associations s’activent, d’autres se montent à toute vitesse pour les aider. On peut aussi cuisiner un repas chez soi “en respectant les normes d’hygiène”, avec ou sans ingrédients fournis à l’avance, afin qu’il soit distribué à ceux qui en ont besoin. Je me dis que je pourrais bien faire ça pour mon prochain. 


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Je n’ai pas vraiment cuisiné aujourd’hui, sauf une salade multicolore à midi (des pousses d’épinards, des carottes, des radis, un oeuf mollet, des graines de lin et de la spiruline), et des cookies amande-matcha à 18 heures. Ca a du bon d’écrire aussi pour se donner un petit coup d’auto-flagellation: il y a des gens dans la rue, d’autres en prison, et moi et moi et moi je couds un cachalot et je cuis des cookies et je mets du vernis.

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