Confinement, J25 / Paris

Cet après-midi j’ai cousu un masque. J’ai envie de broder dessus une bouche et peut-être même une bulle de bd qui dirait quelque chose. Je me suis imaginée à la caisse du supermarché avec une bouche rouge brodée et un cœur qui en sortirait, et la conversation avec le caissier. Jusqu’où pousser la provocation? Un masque qui dirait kiss me? Un masque nymphomane, comme ceux des bals masqués.

En dînant je lis un article sur les mariages au temps du coronavirus. Une wedding planner aux États-Unis raconte qu’il suffit d’instituer une règle de “no unnecessary touching”. Est-il jamais nécessaire de toucher quelqu’un? Quelque chose, oui, peut-être, mais on peut bien passer son existence sans contact humain. D’autres articles sur le même site font le tour de la question: s’embrasser est techniquement plus risqué qu’aller plus loin.

Instagram et son algorithme diabolique ont senti que je m’interrogeais. Entre deux photos, je suis hélée par des mots en anglais: Arrête de toucher des surfaces dégueulasses! C’est une pub un brin agressive pour la CleanKey, censée éviter tout contact à celui qui la tient. Doté d’un crochet pour attraper les poignées de portes et d’une pointe tactile pour tapoter sur les écrans et les claviers, l’outil est presque aussi malin qu’une main.

“Bien sûr que tout le monde se masturbe plus”, s’exclame Olivia. Au téléphone ce soir, on fait le point sur nos vies amoureuses respectives. Même confinée avec ses parents, elle a un nombre d’anecdotes respectable à raconter. “Avec les sex texts, tu écris une fiction commune”, m’explique-t-elle. Deux business sont florissants en ce moment: les télécom, et PornHub. Les non-pros se mettent aussi au porno sur un autre site, OnlyFans.

Et les accros au sexe, comme le type dans le film Shame? Tous ceux dont les pratiques – honteuses ou non – s’assouvissent de manière anonyme et transactionnelle? Où sont les putes? Qui les compense pour les pertes qu’elles subissent, si leurs revenus se font sous le vison? Le sexe est-il considéré par les autorités comme un produit de première nécessité? Y a-t-il des Zoom avec cabines de strip tease à côté des conf calls de boulot et des karaoké?

Je fais un karaoké avec moi-même pendant ma promenade quotidienne. Les chansons s’enchaînent, celles d’une vieille playlist. En arrivant à la Seine c’est Eurythmics. Love is a stranger in an open car, to tempt you in and drive you far away… and I want you, and I want you and I want you it’s an obsession… and love love love is a dangerous drug… Les rares passants se jettent des œillades égrillardes sous leurs masques.

Malgré toutes les drugs et tout le love et tout le reste il aura fallu le covid pour tuer Christophe. Il avait des lunettes noires, les cheveux blonds et chantait les mots bleus qu’on dit avec les yeux. C’est tout ce qui nous reste en ce moment: ce qu’il y a dans l’interstice entre la rencontre et le serrer-tout-contre. Cet interstice est aussi vaste que l’imagination. Les mots y sont bleus et aussi bruns: ceux qu’on dit avec les mains.

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