
We tell ourselves stories in order to live, écrit Joan Didion dans The White Album. On n’a que ça à faire en ce moment, en confinement: se raconter des histoires, comme les enfants. Assise à mon bureau je termine un dessin, c’est un coeur brisé avec des bulles de bande dessinée qui disent “tout va bien” et “it’s ok”. Je ne sais plus quand je l’ai fait. Je découpe les morceaux pour pouvoir mieux les aligner (je les ai dessinés superposés à la verticale). La partie entre les deux coeurs est délicate à découper avec mes grands ciseaux Fiskars et je suis interrompue par Ambroise qui me dit “Tu fais quoi? Tu découpes du papier?”. On dirait que ça le mécontente. Je me dis: Concentre-toi, si tu arrives à les découper sans rater alors ça ira. Voilà. Les deux morceaux sont séparés. Happy ending auto-créé, histoire terminée.
Ambroise et Céleste sont dans la cuisine, j’en profite pour terminer un autre projet: un mobile. Sur mon iPod je mets de la musique, j’ai dans la tête depuis hier une chanson d’Alain Souchon qui s’appelle Sous les jupes des filles. La vie tout entière absorbée par cette affaire, par ce jeu de dupes, voir sous les jupes des filles… Elles dans le suave, la faiblesse des hommes, elles savent que la seule chose qui tourne sur terre, c’est leurs robes légères… Je me sens superficielle au possible en ce moment, superficielle et légère comme dirait Michel Berger, mais il y a de la gravité aussi à s’appliquer aux choses non nécessaires. La séduction, ça compte, non? Olivia m’envoie un selfie d’une tenue qu’elle a retrouvée dans le grenier de ses parents, un jean et une blouse jaune safran. On parle de ça puis de philosophie.
Hello, I love you won’t you tell me your name? Ce n’est pas la chanson dans mes oreilles mais les mots sous mon stylo. Le mobile est composé de deux framboiseaux de papier qui se disent des mots doux. Un framboiseau © est une invention de mon cerveau qui désignait Céleste in utero. C’est un jeu de mot-valise avec une variation sur le prénom de son père et un surnom qu’il m’a donné quand on s’est rencontrés. Le framboiseau numéro un dit: Bonjour / Framboiseau / Je vous trouve très beau et le deuxième lui répond: Hello / I love you / Won’t you tell me your name. Ca n’a pas beaucoup de sens, ou ça en a de façon cryptique comme une pièce de Beckett ou une chanson des Doors ou un cantique biblique. Si les bulles s’intervertissent dans l’air on pourra raconter une autre histoire, rebattre les cartes.
L’iPod est en mode shuffle, il bat les cartes d’une playlist automatique sans me demander mon avis. Peut-être m’a-t-il vue m’acharner sur mes morceaux de coeur brisé? J’ai lu un article hier sur les mouchards des données téléphoniques: on ne sait jamais où Big Brother va se cacher. L’iPod m’envoie donc des chansons de rupture comme s’il en pleuvait: Je suis venu te dire que je m’en vais, Ne me quitte pas, Je t’aime moi non plus, et le clou du spectacle: Tombé pour la France d’Etienne Daho. Sur un jerk électronique se nouent des amours ludiques, la vie c’est n’importe quoi… C’est psychédélique, me demande pas ce que je fabrique, je te répondrai n’importe quoi, j’en sais rien… Je repense à Ambroise ce matin me voyant découper mes petits papiers, j’aurais dû lui rétorquer: me demande pas ce que je fabrique, j’en sais rien…
Le mobile est en pause. Les morceaux collés doivent sécher. Autre projet, autrement plus compliqué: Yi King for dummies. Le Yi King est un des grands livres de sagesse chinoise, très en vogue en Occident à l’époque des hippies et bien utile en temps de crise. Comparer ça à un mobile pour enfant c’est un peu comme dire: J’hésite entre préparer un gâteau au chocolat et aller comprendre la Torah. Il faut y aller grain de farine après grain de farine. La semaine dernière j’ai lu des bribes et je me suis fait un tirage d’essai: le Yi King est un oracle, un peu comme le tarot mais en version livre. On peut le consulter avec 50 baguettes d’achillée (achillée, anyone?) ou 3 pièces de monnaie. J’ai utilisé 57 centimes et ai noté les titres des chapitres de l’histoire que le Yi King m’a racontée: l’approche, et la diminution.
Le sous-titre du Yi King est le Livre des transformations. De la même manière que les idéogrammes de l’alphabet sont des faites à partir de simples traits, le Yi King se lit avec des hexagrammes qui sont des empilements verticaux de traits continus ou discontinus. Les traits peuvent être mutants ou non: le trait discontinu simple est le jeune yin, mais s’il se transforme en trait continu alors c’est un vieux yin. Idem pour le trait continu qui devient discontinu: jeune yang devient vieux yang. Je n’ai eu que des traits jeunes, sauf le dernier qui a muté; c’est pour cette raison que j’ai deux hexagrammes dans mon tirage et pas un. Les hexagrammes sont décomposés en trigrammes (trois traits) qui sont des symboles. Mon premier hexagramme est le lac sous la terre, et mon deuxième, le lac sous la montagne. C’est clair?
Joan Didion poursuit: We live entirely, especially if we are writers, by the imposition of a narrative line upon disparate images, by the ‘ideas’ with which we have learned to freeze the shifting phantasmagoria which is our actual experience. Qu’avons-nous de mieux à faire en ce moment, en ce temps d’expérience restreinte à peau de chagrin, qu’essayer d’imposer des narrations pour expliquer, justifier, commenter ce qui survient? Moi, à part des mobiles, rien. J’aime bien Etienne Daho mais parfois on n’a pas envie d’entendre que la vie c’est n’importe quoi, parfois on a envie que tout ça ait un sens, quitte à aller le puiser dans une playlist composée par un algorithme ou dans un livre écrit en Chine il y a 3 millénaires.
Le Yi King a battu les cartes de ma vie, et parmi les 64 hexagrammes possibles il a choisi en conclusion la diminution: la simplicité, l’amoindrissement, la décroissance, le dépouillement. Je suis assise en tailleur sur une chaise dans la pièce qui me sert de bureau, il y a une icône représentant un moine accrochée au mur en face de moi et même si je suis loin d’être monacale c’est une aspiration que j’ai parfois. Recopier des textes! Enluminer des lettres! (Découper des papiers! Ah, non, il paraît que ça ne fait pas partie des fonctions). La vie qu’on mène en ce moment, pas seulement moi, est assez monacale. Ambroise en se promenant est tombé dans la rue sur le livre de Mona Chollet, Chez soi. Elle parle de l’espace domestique comme un lieu de repli, de méditation, de repli sur soi, pas de confort bourgeois.
Le premier hexagramme, l’approche, décrit l’élévation, ce qui est haut. Mon trait en mutation signifie spécifiquement qu’un sage ayant vaincu le monde peut continuer à s’y frotter pour l’élever avec lui. Moi, moine dans un ashram, vraiment? C’est semble-t-il ce qui m’attend. Ce qui nous attend tous en ce moment? Une vie studieuse, sérieuse, monacale et magnanime, de connaissances partagées et d’échanges. Le Yi King décrit-il une utopie? Le tirage ne fait que dire avec des traits ce qui est déjà préconisé: un ralentissement, du recul, une réflexion plus poussée. Je me dis que peut-être il y a d’autres choses qui tournent sur terre que nos jupes légères et le mobile de ma fille dans les airs. Mes yeux se ferment. Je vais me raconter l’histoire du framboiseau qui vit confiné derrière mes paupières.
