
J’ai un t-shirt avec écrit « Voyage voyage ». Il est posé en haut de la pile avec le reste des prototypes de mon projet tease. Je l’enfile pour écouter la chanson assortie, assise à mon bureau qui est à sa façon un lieu d’évasion assez beau. Il y a plein de façons de voyager sans quitter son pré carré.
Sur les étagères à côté je retrouve le livre d’Emmanuel Carrère qui tire son titre du Yi King: Il est avantageux d’avoir où aller. C’est une des phrases de l’oracle, par exemple lorsqu’on tombe sur l’hexagramme 24, Fou / le retour. Le livre est un recueil de reportages aux 4 coins du monde. Un recueil de voyages.
J’ai offert ce livre à Ambroise l’été où on a voyagé dans 2 coins de la France: en Bretagne, et en Auvergne. Je nous vois tous les deux au bord d’un volcan dont le cratère éteint était devenu un lac. En dédicace, j’ai écrit: Il est avantageux d’avoir quelqu’un avec qui y aller.
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Tout ça paraît loin. 4 semaines seulement de confinement. En voyant le bus passer sur le boulevard de Port-Royal j’ai pensé à la fois où on l’a pris avec Céleste, harnachés comme des baudets, pour l’emmener voir l’océan. Elle avait 10 jours à peine. Le bus était plein, la gare bondée.
Penser que le dernier avion que j’ai pris avec elle il y a 4 semaines était déjà contaminé. Combien de passagers malades après? Santé de fer ou pure veine, je suis soit indemne soit porteuse saine. Derniers moments d’entassement insouciant dans une carlingue de quelques centaines de mètres carré.
Au téléphone, une amie me dit: Je suis contente d’avoir beaucoup voyagé avant le lockdown: je n’ai presque pas été à la maison. Je pourrais dire la même chose, moi qui alterne entre phases casanières et nomades depuis quelques années. Il est avantageux aussi d’avoir où se fixer (même si le Yi King ne le précise pas).
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Quand on s’est rencontrés Ambroise et moi je revenais de deux semaines au bord de l’océan, dans la maison de mes grands-parents. J’étais bronzée, la peau un peu carbonisée par le soleil de midi. C’était la rentrée des classes, et je sentais bon le sable chaud, comme le Légionnaire d’Edith Piaf.
Quelques semaines plus tard, on était au musée d’Orsay, je voulais voir Olympia de Manet, et les vahinés. Olympia était en voyage, mais on a trouvé Gauguin au premier étage. J’ai dit à Ambroise: On ira à Tahiti, dis? Il a contourné le oui. J’ai écrit une liste: Endroits où on ira, avec en premier les Marquises. J’ai une passion pour Gauguin.
La liste est sûrement dans mon cahier de l’époque. Je ne suis pas allée vérifier. Je sais que dedans il y avait les îles Marquises, et puis Nancy car c’est de là que vient sa famille maternelle et une partie de la mienne. Quelques semaines plus tard, on est partis en week-end ensemble: c’est Nancy qui l’a emporté.
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Il fait vraiment froid à Nancy en novembre. Ils ont une place connue avec une statue d’un type qui était leur duc et qui venait de Pologne: Stanislas. C’est leur caractéristique la plus exotique, ça et puis des bonbons aux agrumes qui s’appellent bergamotes et qu’on trouve dans le thé Earl Grey.
Spoiler alert: je ne peux pas vous dire quelles sont les spécialités culinaires qu’on vend aux touristes aux îles Marquises, car la destination n’a pas bougé de ma liste. À côté, il y avait aussi: prendre le Transsibérien comme Cendrars, et ça non plus ça n’a pas été coché. J’ai une passion pour le train.
Le dernier train qu’on a pris ensemble, à trois, c’était pour revenir de Marseille en novembre. Il y fait moins froid qu’à Nancy, et une partie de ma famille maternelle a vécu là aussi. On ira vivre ici, dis?, ai-je décrété à peine arrivée. J’ai une passion pour les villes portuaires. Encore une passion non partagée. Au retour, on s’était disputés.
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« Je ne veux plus être avec quelqu’un qui ne sait pas où elle va », m’a dit Ambroise lundi. Quand il n’est pas content il dit “quelqu’un” en parlant de moi. Je trouve ça d’une violence inouïe. Et puis, il se prend pour le Yi King, ou quoi? Après tout, est-ce de ma faute si je n’ai jamais eu l’hexagramme 24 / Fou?
« Tu sais où tu vas toi? Alors vas-y! », ai-je répondu, essayant d’éviter toute suggestion d’ironie. Whatever floats your boat, comme on dit en anglais: n’importe quelle destination est valable si tu sens qu’elle fait flotter ton embarcation. Il est bien entendu qu’on ne parlait pas de bateau, ni même d’avion.
Il me dit souvent que je donne trop de poids à la géographie, que c’est pareil d’être là-bas ou ici. Je lui réponds: c’est drôle de dire ça, pour un architecte. Enfin, c’était avant le confinement. Depuis, il a revu sa copie. Lundi, il m’a demandé: on sera où, après ça? J’ai dit: je sais que tu sais que j’en sais rien.
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Il est avantageux d’avoir où aller, mais à mon avis, pas forcément de savoir où c’est. Je sais qu’on va quelque part, qu’on a où aller, lui, moi. Je sais que chacun a un endroit, un destin. Ça me va. Je ne veux pas connaître l’itinéraire, je veux flâner, improviser, être surprise, m’arrêter dans une clairière.
Dans 3 semaines les frontières de nos domiciles rouvriront progressivement. On ne sait pas à quel point, pour combien de temps. Ce sera peut-être juste un entrebâillement. Les choses ne seront plus comme avant. L’insouciance, l’entassement. Ou alors si, au contraire, et ce sera très bien aussi.
Il y a des fêtes qui s’organisent derrière nos écrans, des DJ qui mixent chez eux le samedi soir pour les fêtards, des crocodiles de rock stars qui reprennent leurs vieux hits en branchant leur guitare électrique derrière leur fauteuil inclinable. Pas besoin d’aller autre part pour trouver le monde formidable.
