
Voilà, il est 19h20. J’ai l’impression que rien ne s’est passé aujourd’hui et pourtant la journée a filé. J’ai fait des crêpes et pour éviter l’impression de déjà vu complète j’y ai ajouté de la poudre de noisettes. La dernière fois la variation par rapport à la première recette avait consisté à ajouter de la vanille. Thrilling. Trois fois des crêpes en trois semaines de confinement, ça me semble être une bonne moyenne. Quoi d’autre? J’ai fait une salade de crudités avec du fenouil, du concombre et du chou-rave, assaisonnée au citron et à l’huile d’olive. Tout était vert clair, c’était joli et ça présentait l’avantage d’être inédit – du moins dans ma relativement longue vie.
Est-ce que les meilleures histoires ne sont pas celles où il faut se creuser la tête, non pas pour les comprendre mais pour simplement trouver quoi raconter? Les histoires ineptes, plates comme ma dernière crêpe qui pour une sombre histoire de poêle carbonisée par inattention, puis rincée, puis trop froide pour être utilisée, n’a pas levé. Vous voyez? Un événement: une crêpe carbonisée, et tout de suite on perd le fil du récit. Mieux vaut s’en tenir aux non-événements, au rien, aux flaques abandonnées par la pluie et au temps dilaté par l’ennui. C’est là, et pas dans les montagnes palpitantes, qu’on trouve les pépites les plus intéressantes.
Mon frère m’envoie un tweet. C’est un retweet d’une dépêche AFP qui raconte l’histoire de six touristes dont un Français qui, à court d’argent durant leur voyage en Inde, avaient décidé de se mettre en quarantaine dans une cave à Rishikesh – ville rendue célèbre par les Beatles, précise la dépêche. La cave étant déjà le meilleur non-endroit qui soit, cette non-histoire commence bien. Retrouvés par la police locale, ils ont été évacués de force puis envoyés dans un ashram, où ils ont été testés négatifs pour le coronavirus. Voilà. La non-histoire est terminée. En comparaison mon histoire de crêpe brûlée est digne d’un scénario de film.
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Tout est digne d’un scénario, en réalité. Même le déconfinement, sur lequel on ne sait pas grand-chose pour le moment. En une du Monde, un gros titre alléchant: Déconfinement, le scénario se précise. On aimerait tellement savoir déjà où on va, comment ce sera. On se rassure comme ça, nous les adultes habitués à planifier leur vie, leurs vacances, leur prochain boulot. La projection est notre façon de fonctionner. Les enfants, moins. Les enfants se couchent heureux, ou non, de la journée écoulée. Ils pensent parfois à l’avenir mais sont trop consommés par le présent pour se projeter tellement au-delà de quelques années.
Promenade quotidienne avec Céleste. Je la regarde dans le landau, sa petite tête dodeline un peu mais elle la garde bien droite pour pouvoir regarder ce qui se passe autour de nous. Ma fille est un oisillon très curieux, qui déteste aller se coucher quand elle sent qu’il y a encore de l’activité et n’accepte la sieste que si elle perçoit que moi aussi je serai peut-être endormie jusqu’à son réveil. La promenade est un bon moment pour que chacune vive sa vie: elle est plongée dans l’observation et je suis absorbée par mes pensées. Des pensées de quoi? De projection. Difficile de faire comme elle, de me concentrer sur ce qu’on voit.
En marchant je pense à ça, au fait que je me projette, et je me projette jusqu’au souvenir d’un t-shirt que j’avais fait. Dessus j’ai écrit des paroles d’une chanson des Smiths: How soon is now? Ca décrit bien l’impatience qui précède le matin de Noël pour les enfants, ou pour nous les adultes, eh bien – la fin du déconfinement, peut-être. When you say it’s gonna happen now, when exactly do you mean? On est pressés pressés pressés au lieu d’accepter, comme dit le blockbuster de développement personnel d’Eckhart Tolle, The Power of Now, que le moment présent est tout ce que nous avons. Autant en profiter pleinement, non?
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Dans la cuisine à côté Ambroise a préparé de la purée pour aller avec le poulet qu’il a acheté. Il tient Céleste dans les bras et je ne les vois pas mais j’ai l’impression qu’ils dansent. Il a mis Cat Stevens qui quoi qu’on dise sur la voie qu’il a prise à la fin de sa vie est un poète sacrément chouette. Je repense à un autre t-shirt où j’avais recopié les paroles d’une de ses chansons, Oh very young: You’re only dancing on this earth for a short while. C’est un t-shirt memento mori, en quelque sorte (il en faut aussi). La purée est prête, “J’arrive”, dis-je. J’écris qu’il faut vivre et je suis si occupée à commenter sur la vie que je suis en retard pour la vivre.
Plus tard, au lit avec Céleste qui tète en me pinçant l’autre téton avec ses doigts. Ça fait mal, et j’écarte sa main mais elle la remet à chaque fois. C’est pénible, parfois, d’allaiter, et pas seulement parce qu’on risque de se faire pincer à un endroit déjà très sensibilisé. C’est pénible aussi parce qu’il faut rester immobile, accepter de se rendre au bébé et à l’instant présent. C’est comme une méditation forcée. Bon, on peut tricher, on peut faire comme moi et écrire en même temps sur son téléphone (elle venait de naître que je faisais déjà ça, des pattes de mouche griffonnées dans mon carnet), mais le bébé s’en aperçoit. Céleste proteste.
Souvent, je l’allaite en me disant: si seulement elle pouvait finir vite, s’endormir. Souvent, c’est là qu’elle reste longtemps suspendue à mon sein, comme pour me punir. Je me reprends, je me dis: cette enfant, c’est ta chance de ralentir ton horloge intérieure, de regarder passer les heures au lieu de leur courir après. Le confinement, si l’on abstrait le matériel, c’est pareil. On nous donne un temps suspendu, comme le pays de Peter Pan, le pays du jamais-jamais où les enfants ne deviennent pas grands. On nous permet à tous d’être Dorian Gray, pendant quelques semaines de ne vivre que dans le moment. C’est du jamais vu, du jamais vécu. Profitons-en.
