
Quatre semaines que je suis rentrée à Paris, confinée ici dans cette maison avec ce garçon et notre bébé. Un choix que j’ai fait. Le virus, l’ennemi invisible comme l’appelle Trump, est notre ennemi parce qu’il prend des vies, mais peut-être aussi notre ami parce qu’il nous met face à nos choix. Un ami de type tough love, oui, qui nous interroge et nous pousse dans nos retranchements et joue l’avocat du diable – un ami pas très agréable.
Faire des choix, des vrais, de ceux qui impliquent de renoncer pour de bon à une voie pour en emprunter une autre, ça n’arrive pas si souvent que ça. Il y a des micro-choix: qu’est-ce que je mange pour le déjeuner? Selon qu’on est d’humeur joueuse ou non on a plusieurs façons de prendre cette décision. Aujourd’hui j’ai par exemple opté pour un déjeuner rose (betteraves en salade et tarte aux framboises) et un dîner orange (melon et patates douces rôties).
S’en remettre au hasard, à un critère pré-établi qui sert de contrainte créative, c’est fréquent dans le procédé artistique. Dans la vie, moins. Ou en tout cas, on n’en parle pas. Il y a John Cage et Georges Perec, et il y a John Doe et Georges Tartempion, qui préfèrent suivre les conventions. Moi, j’ai du mal avec les choix, à cause de la cacophonie de voix que j’ai du mal à faire taire et qui me disent ce qu’il serait raisonnable de faire.
Opter pour une couleur, une date, une forme au hasard, ça me va. Ça va pour les micro-choix, en tout cas. Pour les plus grands, les vrais choix, ça se complique. Laisser le destin décider, se laisser porter? J’ai beaucoup fait ça. Sonder le tarot, le yi king, le pendule ou le oui-ja comme mes grands-mères, aller à l’église ou à l’ashram et attendre d’entendre des voix, se promener le nez au vent et guetter les signes et les synchronicités? Pourquoi pas.
Tout ça pour dire que le confinement nous confronte à nos choix, nous force à faire un bilan. Sur certains plans, on est contents. Céleste est comme son prénom l’indique un angelot et je remercie mes ovaires d’avoir choisi de la faire; écrire reste la meilleure chose pour moi et être enfermée ne change rien à ça, au contraire; dessiner est une joie; le yoga m’est nécessaire; si je peux passer ma vie à jongler avec tout ça je l’aurai gagnée, je crois. Pour le reste, on verra.
Dans le magazine que j’ai lu en dînant un agriculteur de Mayenne raconte comment il a changé du tout au tout son mode d’exploitation. Après avoir ruiné sa terre afin d’en extraire le maximum, il s’est converti au bio « pour ses petits-enfants ». Des choix comme celui-ci, radicaux, des demi-tours, on n’en fait pas si souvent dans la vie. On a tort. Le type est interviewé dans un magazine bienveillant, certes, mais son choix reste impressionnant.
Le type abattait des arbres pour plus de rendement. Il explique qu’à un moment, il a compris que les arbres c’était la vie, qu’un arbre faisait plus de bruit en tombant que trente en poussant. Il y a des choix qui sont de l’ordre de la vie ou la mort. Le sien en fait partie. Ceux qu’on fait aujourd’hui aussi – du moins c’est ce qu’on nous dit. Si je sors, si je contamine mon voisin, si à cause de mon besoin d’aller dans un magasin quelqu’un est mort?
La vie a pris plus de gravité qu’avant. Peut-être qu’il était temps. Peut-être qu’on aurait pu être sérieux sans virus, peut-être qu’on ne le restera pas longtemps. Dans le Guardian ce matin les nouvelles étaient mauvaises d’où qu’elles viennent, comme une version réelle de la chanson de Stephan Eicher. Trump veut fermer les frontières aux immigrants. L’OMS dit que le pire nous attend. Il n’y aura pas de vaccin avant le milieu de l’année prochaine.
La seule chose à faire c’est d’essayer d’être droits avec nous-mêmes, avec nos choix. J’ai l’impression d’avoir passé trop de temps à côté, sur un plan un peu fictionnel, comme dans une boîte de Polly Pocket. C’est mon amie Julie qui dit ça pour décrire une vie pas vraiment vécue, ou vécue dans le confort enfantin, bourgeois, conventionnel. On est tirés de nos boîtes de Polly Pocket par le monde réel. Est-ce qu’on a encore droit à des repas monochromes?
