Confinement, J31 / Paris

 

Céleste est allongée sur le côté, sa joue rebondie lui servant d’oreiller. Ambroise est de l’autre côté – dans l’aile nord, dirait-on si on vivait dans le manoir de Rebecca ou de La Belle et la Bête. Une maison coupée en deux, c’est bien pratique pour le social distancing domestique. 

Dans le lit, Céleste se réveille, elle agite sa petite tête comme un pic vert son bec, elle veut téter. Ses yeux restent fermés. Je la rapproche d’un geste, je colle mon corps à elle. Quelle chance d’avoir cette quasi-fusion corporelle par les temps d’isolement général que nous vivons. 

Différentes distances, différentes échelles. Pas loin, à même pas un kilomètre, la mère d’Ambroise est enfermée dans l’étage fermé à clé de sa maison de retraite. Il n’y met pas les pieds. Elle a été malade, elle est guérie. Solitaire, elle l’est depuis bien avant cette affaire. 

Dans le Guardian Ève Ensler écrit une lettre ouverte: un plaidoyer pour qu’on n’arrête pas de se toucher. Elle dit que les femmes sont les meilleures pour ça – réconforter, abriter, soulager dans nos bras. Elle raconte comment par les corps des autres on se trouve, on ne se perd pas. 

Sur internet, un meme: I want to be quarantined with you is the new I love you. Combien d’amants jouent la scène du balcon de Roméo et Juliette ou West Side Story en ce moment? Combien de retrouvailles clandestines, à l’ancienne, hors ligne? De dates secrètes?

Partout dans Paris et ailleurs des distances s’amenuisent sur Tinder. Des préliminaires épistolaires comme ceux des héros de García Marquez, Florentino et Fermina. L’amour au temps du corona. Le tantra gigantesque. La ceinture de chasteté. Le bondage, presque. Le désir démultiplié. 

Je suis au lit avec mon enfant pendant que les moeurs sont en plein bouleversement. J’adore Céleste, je chéris chaque petit cheveu sur sa petite tête, mais je regrette un peu de rater ça. Ce confinement est beaucoup plus excitant que ce que veut nous faire croire le gouvernement. 

On est dans l’ère du sans contact. Toucher des pièces de monnaie, ce n’est pas le plus gai, certes – mais tout le reste! Le mystère d’un journal froissé, l’attrait d’un livre abandonné. Est-ce qu’on deviendra hygiénistes pour se protéger? Est-ce qu’on arrêtera de s’embrasser?

On parie que le contact sortira intact, décuplé? Que les masques vont s’érotiser? Je pense au livre de Sophie Fontanel où elle raconte ses années d’abstinence plus ou moins choisie. Elle ne parle que de sexe, en fait. Je pense aux mystiques, à l’extase de la sainte Thérèse de Bernini

Dans le magazine du Monde, un article sur les clubs berlinois qui ont tous fermé. Le Kit Kat club, QG d’échangisme, était déjà en voie de clôture momentanée. Qu’est-ce qui adviendra de ces lieux-là? Souvenirs moites de boîte de nuit – ça paraît déjà dater d’une autre vie. 

Dans le journal, une historienne décortique la rhétorique guerrière du gouvernement. C’est seulement pertinent parce que notre rapport à la mort a changé. Eros et Thanatos, le désir et la mort. Sans un sentiment de perte sous-jacent, les coeurs et les corps sont moins attirants. 

Je pense aux histoires légendaires, si romantiques de nos grands-parents en temps de guerre. Les lettres qu’ils s’écrivaient. Les kilomètres qui les séparaient. Les heures, les jours, les mois avant de se retrouver. C’est réactionnaire de dire que FaceTime gâche ce désir-là? 

Au téléphone, ma mère me dit: ça te fait du bien, de ne pas pouvoir aller voir ailleurs. Elle dit ça au sens littéral (je crois). Dans un message, Hélène me dit aussi que pour quelqu’un comme moi qui vit en cohérence avec ses envies, c’est une épreuve intéressante, de se restreindre. 

Je me restreins: je ne pars pas. Je vis depuis un mois sous le même toit qu’Ambroise dont je suis séparée – émotionnellement et physiquement. On pratiquait déjà la quarantaine ensemble bien avant que que tout ça commence. Des précurseurs du confinement des coeurs. 

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