Confinement, J32 / Paris

J’ai pris le bus aujourd’hui, pour la première fois depuis un mois. Surprise de revoir Paris plus vaste que les quelques avenues et boulevards que je parcours durant mes promenades du soir. Tout m’intéresse: les affiches, les restaurants et magasins, et les gens, évidemment. Ceux qui sont dans la rue, à leurs fenêtres, sur leurs balcons. Ceux qui sont dans le bus. Qui sort encore? Pourquoi? Qui porte un masque? Tout ça est encore un peu divertissant.

Au retour, je monte dans un bus plus plein qu’à l’aller. Les passagers occupent chacun deux sièges pour essayer de respecter un minimum de distance de sécurité. Je vise deux sièges, m’y assieds. Mon voisin de devant se parle à lui-même dans une langue qui ressemble au roumain, sauf le mot « putain » qu’on distingue parmi ses récriminations. Le chauffeur est protégé des postillons par deux bandes de scotch rouge et blanc croisées.

Une fois installée, je ressors le masque que j’ai cousu de mon sac. Céleste lève la tête depuis le porte-bébé; elle est toujours un peu stupéfaite de voir ma

bouche camouflée. Je lui parle, rigole avec elle pour faire taire la voix dans ma tête qui me dit: Fais gaffe au Rom! Le Roumain a l’air d’un Rom; peut-être que c’en est un; là n’est pas la question. Est-ce que par son ethnicité il a plus de chances statistiquement d’être malade, contagieux, de me contaminer? 

Le Roumain n’a pas de masque, évidemment, et ne semble pas vouloir garder la bouche fermée. Un coup d’œil circulaire: pas d’autre place libre à moins d’aller carrément me coller à un autre passager. Je me surprends en flagrant délit de xénophobie, mais pas au point de préférer me coller à quelqu’un, comme mon voisin de derrière, dont la couleur de peau et la CSP sont plus proche des miennes. Je reste et écoute le type égrener ses « putain ».

Pendant 5 ou 10 minutes, la peur est palpable, épaisse. Le genre de peur qui vous dit: Attaque ou fuis! Le type transporte des sacs qu’il a posés sur le siège d’à côté. Je vois le virus partout dessus. Je le vois dans les cheveux ras qui me font face, dans le gros grain de beauté aperçu lorsqu’il tourne la tête. Je fais de mon mieux pour me raisonner. La mauvaise énergie de ce bonhomme, son agressivité manifeste n’en font pas un porteur de la maladie. Je reste assise.

Le mauvais coucheur est descendu juste après la Bastille. Je me suis sentie plus en sécurité, et aussitôt envahie de mauvaise conscience pour mes soupçons et mon soulagement. Peu importe que les Roms aient ou non un taux plus fort de contamination. Ce n’est pas le moment d’avoir moins d’humanité, au contraire. Je ne suis pas téméraire au point de distribuer la soupe populaire, mais je suis contente de ne pas m’être levée. We’re all in this together.

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