Confinement, J33 / Paris

Aujourd’hui, je saigne. C’est revenu il y a quatre semaines. Ce matin Céleste est tombée du lit quand j’avais le dos tourné. C’est un futon sur des lattes en bambou et une palette; elle a dû faire une galipette. Lorsque je l’ai reposée sur le matelas j’ai vu une tache de sang et cru que c’était elle. En faisant mon yoga j’ai décidé d’être douce avec moi-même. J’ai fait des crêpes – les meilleures ever. Farines de riz complet, de châtaigne, de blé, œuf, lait de coco, eau, vanille, cannelle. Et dans la poêle, de l’huile de coco. J’ai encore moins envie que d’habitude de produits animaux.

Une machine tourne. Troisième de la journée. Il n’y a plus de place sur le tancarville. J’adore dire tancarville, c’est une pédanterie réservée à l’espace domestique, un snobisme de desperate housewife. Il y en a d’autres, par exemple: quel type de lessive? Maison ou non? Terre de sommières ou eau écarlate? J’ai essayé de faire partir des taches sur un sweat-shirt d’allaitement qui en est constellé, avec du percarbonate de soude. En frottant le tissu posé sur le bord de l’évier, j’ai vu le symbolisme évident de la situation: j’essaie de me purifier. 

Dans le Guardian que j’ai consulté ce matin depuis mon téléphone, mes yeux sont attirés par deux articles. Un scientifique qui s’appelle Lovejoy explique que le virus est arrivé à cause de notre ingérence trop grande dans le règne animal. Il y a longtemps qu’on dit ça mais on est content de le voir écrit dans le journal. Ça se complique: pour beaucoup de gens sur cette planète le braconnage est une nécessité économique. Un autre article, ensuite, ironise sur l’idée qu’a eue Donald Trump d’avaler du désinfectant ménager. Cette journée est thématique. 

*

Je ne sais pas comment m’habiller. Généralement un signe qu’il vaut mieux renoncer. J’ai essayé un t-shirt trop grand – non. Un legging fleuri – ok. Un t-shirt blanc – ok. J’ai sali le legging. Je me suis douchée. Depuis, plus rien ne me va. Je suis montée dans les escaliers, trouver la boîte où sont remisées mes affaires d’été. Une robe léopard – ok. Je regarde dans le miroir. Non. Longueur absurde. La robe  colorée qu’Ambroise m’a achetée quand j’étais sanguinolente à la maternité – ok. Ok? Ça a le mérite de me déclencher. Je me suis mise à pleurer.

Les draps sèchent sur la porte. Ce sont ceux qu’on a achetés deux jours avant que Céleste naisse. On s’était retrouvés en début de soirée. J’avais vu des draps, estimé qu’un nouveau bébé justifiait bien ça. Ambroise le cheval sauvage qui rêvait d’être architecte naval et de bourlinguer comme Blaise Cendrars, avec des draps doubles en percale! Et un enfant qui bave dedans! Il avait accepté, pourtant, acheté les draps blancs. On avait rigolé, dit qu’on serait dans de beaux draps quand elle serait là. On avait trimballé les draps au restaurant, dîné, impatients.

Céleste s’est pointée 48 heures après. Ambroise a changé les draps au retour de la maternité. Il a passé l’aspirateur partout tandis que j’attendais, perchée sur un fauteuil avec le minuscule bébé. Il faisait froid et gris et ni le bébé ni la robe multicolore de la rue du faubourg Saint-Denis ne suffisaient à m’égayer. On a dormi dans les nouveaux draps, Céleste dans un petit lit de palettes aussi qu’on lui avait fabriqué, collé au nôtre. Je saignais et j’avais des fuites de lait. Je me liquéfiais. Aujourd’hui aussi, mais différemment. Il y a un petit deuil qui se fait chaque mois.

*

Plus tard, au lit. Horizontale encore. Le confinement conforte ça, un état très yin, très énergie féminine, très domestique, très maternel au sens de la gestation, de l’attente, des bras accueillants, du foyer réconfortant ou inquiétant. Avoir ses saignements mensuels c’est très aligné avec le confinement. Très en vogue. Il y a un inconfort, une gêne physique et émotionnelle, une sensation que ça durera toujours même si on sait que ce n’est pas vrai. On ne sent pas soi-même alors qu’on est peut-être plus soi-même que jamais. On est coupé du monde et connecté intimement.

Parfois je regarde Céleste et je me dis: Elle est sortie de toi. Je me demande si ça passera? J’ai posé la question à ma mère, elle m’a dit « Oh, on n’y pense plus ». Elle m’avait dit aussi qu’on oubliait totalement les soi-disant douleurs de l’accouchement (et elle n’a eu de péridurale que la troisième fois). Je ne suis pas sûre que la pensée « Elle est sortie de toi » puisse disparaître. Mon corps n’en revient toujours pas, ni ma tête. Peut-être que l’intensité physique et mentale de ce qu’on vit quand on met un enfant au monde est un test. Si on y arrive, on est prête.

Tant peut se passer depuis une position horizontale. Accoucher (sous péridurale), allaiter, aimer, lire, écrire, peindre comme – à défaut d’enfanter – Frida Kahlo, méditer, réfléchir à l’avenir. Dormir. Le monde est en sommeil forcé en ce moment et nos rêves sont très réels. Prosaïques, presque. On est au début d’un nouveau cycle, dans la phase de saignements. On ne sait pas ce qui nous attend. Il y a de la douleur, des inquiétudes, des doutes, des incertitudes, du recroquevillement. This too shall pass. Comme tout, ça passera. On peut essayer de peindre, d’ici là.

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