Confinement, J38 / Paris

Ce soir pour le dîner j’ai préparé une soupe de rebuts: vert de poireau, fanes de carottes et feuilles de chou-fleur. C’était très vert, un peu mousseux et assez filandreux. Pas délicieux. On avait du comté et du roquefort, avec, et du chocolat en dessert. Un repas équilibré à sa manière.

Dans le Monde, je lis un article sur un sociologue allemand qui a écrit un livre intitulé Rendre le monde indisponible. Il parle de l’altérité fondamentale du monde, cette différence qu’on cherche à réduire et qui revient nous narguer sous la forme d’un cyclone ou d’un virus incontrôlable. 

L’indisponibilité du monde en ce moment nous fait prendre conscience du haut niveau de maîtrise qu’on avait atteint. Tout ce qu’on désire en quelques clics! Il existe maintenant des restaurants qui cuisinent uniquement pour les livraisons, dans des cuisines sans salle, sans clients. 

En dégustant ma délicieuse soupe fibreuse (bientôt disponible en livraison, je vous entends réclamer), on se demandait ce que le confinement avait changé pour nous. On ne consomme pas beaucoup moins qu’avant. L’indisponibilité ne nous frappe pas de plein fouet.

Demain Céleste aura 8 mois. Le coup classique: qu’est-ce que ca passe vite! Et à la fois pas tant que ça. Ce soir elle tétait pour s’endormir comme d’habitude puis d’un coup elle a fait un geste de retrait. Rapidement j’ai entendu le souffle régulier qui signifie qu’elle s’est endormie. 

8 mois que je suis disponible pour elle sans trêve, jour et nuit, sauf quelques heures, jamais plus de 2 ou 3 d’affilée, où je suis allée travailler. 8 mois de disponibilité totale. Ça ne m’était jamais arrivé. C’est épuisant, mais si nourrissant aussi pour moi – par effet miroir ou karma?

On est un peu comme des bébés, quoi. Habitués à une terre nourricière, à ce que tout nous soit fourni comme internet par Orange ou Free. Et si internet nous lâchait aussi? Le dernier bastion de disponibilité qui nous reste, la dernière illusion de mère sous la forme de Google.

Sur le site du New Yorker, un cartoon représente un bébé dans son berceau. Il y a un babyphone-caméra fixé au mur, et un panneau: Big Mother is watching you. Ça en dit aussi long sur la société dans laquelle on vit que beaucoup d’essais sociologiques. Hey Google, give me the boob!

Dans Libé, un autre article envoyé par Olivia: est-ce que le soi-disant élan de solidarité va perdurer ou est-ce qu’au contraire le néo-libéralisme sortira renforcé de cette crise? La réponse est suggérée dans la question: les bébés les plus gâtés-pourris seront toujours les plus nourris.

Céleste est bien nourrie. Je redoute le jour où je n’aurai plus de lait pour elle. Il y a quelque chose de très rassurant à ne pas devoir compter sur des ressources extérieures. C’est très écologique, l’allaitement. Et si ça se tarit? Si elle doit manger de la soupe de rebuts elle aussi? Pauvre enfant.

Je regarde mes seins dans le miroir de la salle de bain. Ils ne sont pas les mêmes qu’avant. Ça ne me traumatise pas (dieu merci, il y a des angoisses auxquelles j’échappe) mais le changement est intéressant. On pourrait inscrire dessus comme un graffiti: Céleste woz here.

Pour rien au monde je ne voudrais effacer ce graffiti imaginaire. J’ai en grande partie voulu faire un enfant pour ne rien manquer de ce que la vie offre. L’allaitement fait partie des expériences les plus extraordinaires. On est, un temps, comme la terre nourricière. Labourée, dévorée.

La disponibilité totale de l’univers à laquelle on est habitués, est-ce qu’on pourrait s’en lasser? Est-ce qu’un bébé un jour s’arrête de téter de son propre chef? Je crois que oui. Je le vois avec Céleste. Le monde hors des seins de sa mère l’intéresse. Elle se libère petit à petit. 

Au début Ambroise m’a dit: Tu as tout fait pour la rendre dépendante de toi. Il avait du mal à trouver sa place. Céleste a bien essayé de téter son torse poilu mais ça n’a rien donné. Elle est restée accrochée à moi pendant 8 mois. Maintenant elle cherche son père, le pointe du doigt.

Un jour ou l’autre, elle arrêtera de téter. Mes seins changeront encore de forme, ou reprendront l’ancienne – qui sait? Si un nouveau bébé devait m’arriver, ils recommenceraient à fabriquer du lait et je redeviendrais aussi disponible que Google et Amazon Prime réunis. C’est la vie.

Les hormones ont peut-être raison de ma raison, mais je crois que rien ne sert de trop réfléchir. La nature humaine est la même depuis la nuit des temps, capable du meilleur et du pire. Il y a des mères pélicans et des mères araignées; il y a la solidarité et le néo-libéralisme effréné.

Thoreau à Walden recevait des visites et des plats cuisinés de sa mère. Christopher McCandless est parti into the wild en solitaire et s’est empoisonné. Il y aura toujours des hommes et des femmes ermites, qui feront des entorses à leur isolement. Même Thoreau avait une maman.

On apprend à nouveau, comme Thoreau, comme le pauvre Christopher McCandless à ses dépens, et comme Céleste bientôt, que le monde n’est ni un sein maternel ni un distributeur de Coca-cola au McDo. On apprend à faire sans, on se rend compte qu’on est résilients.

Quand on est assez privilégié pour que tout ça ne nous prive que du superflu, on fait du pain. On se dit que peut-être même ça serait rigolo, de repartir à zéro. On expérimente avec les rebuts des légumes du magasin bio. On s’imagine à Walden en autarcie. On fantasme sur le jardin d’Eden. 

Voilà. J’ai fait le truc absurde qui empêche tout catastrophisme de s’installer: un bébé. J’ai démontré par mon corps que la vie l’emporte même quand on ne donne pas cher de l’avenir. Son petit corps à côté de moi qui respire m’interdit de penser autre chose que: on va s’en sortir.

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