Confinement, J39 / Paris

Je suis accroupie devant mon nouvel ordinateur (un Chromebook! Big Mother is watching me!) avec un bout de comté et un verre de vin, Céleste est dans son panier avec une tasse en métal émaillé et une cuiller qu’elle utilise pour faire un concert improvisé de percussions, et Ambroise est dehors, de l’autre côté de la baie vitrée, en train de fumer une cigarette. On est chacun plongé dans son univers. Sur une autre fenêtre ouverte (pas celle de la pièce mais celle du browser) je lis un article dans la Paris Review sur les Rêveries d’un promeneur solitaire.

Rousseau prétend qu’à la différence de Montaigne il n’écrit que pour lui-même. L’auteur de l’article le réfute; il dit que si l’on écrit pour soi on ne prend pas autant de peine. “The Reveries are the result of Rousseau’s discovery that the physical state of detachment from community does not erase community from the mind; that, on the contrary, detachment inflates the importance of community in one’s thinking about the self, and fuels the desire to make oneself known to community, even if only to convey one’s condemnation of it.

Je ne peux pas le contredire, enfermée que je suis dans le solipsisme de mon ordinateur personnel, avec mes 10 onglets ouverts qui sont tous des fenêtres vers autrui. Derrière moi Ambroise s’est saisi d’un livre, il explique à Céleste qui s’agite: Regarde, tout le monde ici lit ou écrit. Tu es venue au monde dans une bibliothèque. Fais pareil! Lis ton livre! Le conditionnement précoce. Bon, en réalité si elle est analphabète ou dyslexique on l’aimera tout autant, promis – du moment qu’elle tient ses propres fenêtres grandes ouvertes aussi. 

Ambroise lit un livre de Maria Montessori que j’ai emprunté à la bibliothèque à l’époque où ces fenêtres vers autrui étaient encore ouvertes (je crois qu’elles rouvrent le 11 mai). Elle ne dit que ça, elle aussi: que c’est en laissant l’individu libre qu’il s’ouvre à l’autre. On a décidé de ne pas contraindre Céleste, pas plus qu’on n’aime être contraints nous-mêmes. Elle se débrouille pour ne pas tomber du lit, du matelas sur palettes qui sert de canapé. Elle est prudente. Elle apprend à prendre ses distances, à se fier d’abord à elle-même. Jusqu’ici, ça lui réussit. 

Au téléphone avec Hélène, on parle éducation. Il paraît que la mère assez bonne, lorsque son bébé lève les yeux vers elle depuis l’espace où il joue seul, lui fait entendre: Vas-y, continue, sois libre, quitte-moi, amuse-toi. La mère un peu névrotique dit: Ne me laisse pas, sauve-moi, je ne peux pas vivre sans toi. Dans cette tension (je t’aime mais je te laisse libre) il y a toute l’éducation. Rousseau semble-t-il est en proie à un attachement désordonné: “His disregard for the opinion of others is actually a susceptibility to those opinions, a susceptibility of an acuteness that today would be called neurotic.” Il veut s’isoler, tout ça pour regretter ensuite la société.  

On s’est préparé chacun son dîner. Ambroise avait acheté une saucisse de Morteau, il a préparé des lentilles vertes pour aller avec; je ne mange pas beaucoup de viande donc j’ai opté pour des patates douces et des épinards mijotés avec des lentilles corail. Même sur la couleur des lentilles on n’était pas d’accord. On a accepté de agree to disagree comme on dit en anglais et de préparer chacun sa casserole, avec l’option de goûter celle de l’autre. J’ai croqué un morceau de saucisse de Morteau et une bouchée de lentilles vertes mijotées dans le jus salé de la viande; il a avalé une cuillerée de ma purée sucrée. On y a tous les deux gagné. 

Rousseau prétend s’extraire de la société et concevoir une écriture qui se tiendrait seule, loin de tous et de leurs perversions. J’aspire à ça, parfois: cette tranquillité, cette idée que ce que j’écris ne vient que de moi. On n’est jamais seul, en réalité, quand on écrit. Avec Hélène on s’est dit ça aussi: que c’était difficile de continuer à trouver quoi raconter quand on est confiné. Rousseau croit écrire depuis un puits mais ce n’est jamais vrai. L’auteur de l’article dit: “There is no mystery to creation. To create is to respond.” On est tous enfermés, certes, mais on est connectés. Rien de ce que j’écris ici ne sort exclusivement de mon esprit. 

L’auteur poursuit: cette année, 2020, le terme “isolement volontaire” (self-isolation) a pris un nouveau sens pour ceux qui écrivent. Ce n’est plus la discipline qu’ils s’imposent pour leur travail, c’est une décision, une incitation gouvernementale. Est-ce que maintenant que nous en sommes privés, nous qui écrivons ne rêvons que de communauté? Il parle de la tension que nous ressentons; ce besoin de retranchement, et en même temps cette nécessité vitale de communion. “Contained within writing is a rebellion: against certain systems, against certain ideas, against certain people. And, at the same time, writing is a plea for belonging.

On n’entend que ça, en ce moment, des pleas for belonging, des souhaits d’appartenance. Chacun dans sa chambre, on pense aux autres, à ceux avec qui on vit, et à ceux qu’on ne voit plus, qui nous manquent. Cette crise est une crise plus humaine, trop humaine. On parle de médecine mais ce sont aussi nos sensibilités les victimes. On est trop proche ou trop loin de ceux qu’on aime (ou non). Éloignés et plus que jamais connectés par l’unicité de cette expérience inédite. On est tous comme Rousseau sur ses chemins, enfermés dans nos têtes et reliés même contre notre gré à notre condition collective. On veut s’y rallier ou bien on ne peut pas y échapper. 

Je suis dans le lit, seule avec Céleste endormie. Ambroise est de l’autre côté de cette maison coupée en deux parties. J’ai toujours écrit comme ça: isolée dans une maison remplie, triste d’être seule et pourtant provoquant ce confinement choisi. J’ai toujours écrit comme une fenêtre sur autrui. L’auteur de l’article conclut ainsi: Quand on publie ce qu’on a écrit, on n’envoie pas le texte au loin, mais on le renvoie là d’où il vient. On s’isole pour écrire et ainsi communier avec autrui. La maladie qui nous détruit et nous éloigne, aujourd’hui, est aussi ce qui nous rapproche. On ne peut pas se toucher physiquement, mais dans la solitude nos esprits n’ont jamais été aussi unis.

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