Confinement, J41 / Paris

J’ai compté: mardi ça fera un mois et demi qu’on est confinés ensemble ici. Quand le “déconfinement progressif” commencera le mardi d’après, ça fera sept semaines. Qui ici a tracé des petits bâtons sur son mur comme un prisonnier dans sa cellule? Pas moi, mais je compte les jours quand même, ça c’est sûr. Pourtant, qu’est-ce qui nous attend? J’ai à peu près la même vie, avec ou sans confinement. La différence, c’est la tentation de s’enfuir. J’ai regardé les trains: il n’y en a plus. Je reste dans cette vie “jusqu’à nouvel ordre”, comme on dit. 

Mes deux co-confinés sont partis se promener. J’en ai profité pour aller dans la pièce qui me sert de bureau, de studio, d’atelier, enfin une chambre, quoi, mais à moi: il y a un lit sur une palette et aussi ma table d’architecte et des crayons et des feutres et des livres et du papier sur les étagères à côté. Je me dis que c’est une cellule monastique, et pour m’enfoncer cette idée dans le crâne j’ai accroché sur le mur devant moi une gravure d’un moine penché sur un gros ouvrage. Un peu littéral, certes, mais parfois le premier degré est nécessaire pour avancer.

Derrière l’écran de mon ordinateur il y a un des livres que je lis; un essai qui s’intitule The Lonely City. L’auteur déambule à New York d’appartement décrépit en chambre monacale, seule et un peu triste, et déroule les histoires d’artistes qui sont passé par ce chemin solitaire avant elle. Il y a Andy Warhol, David Wojnarowicz, Henry Darger, Klaus Nomi, et d’autres mais je n’ai pas encore lu tous les chapitres. Elle ressent ce qu’on ressent souvent à New York, ce que moi j’ai ressenti, en tout cas: on n’est pas seul quand tous ces destins sont passés là avant soi.

*

J’ai préparé des cookies. La pâte est au frigidaire en train de reposer. C’est une recette que j’avais élaborée à New York et qui s’intitule “cookies super healthy”. Je suppose que c’est soit du second degré soit un certain goût pour la relativité. Pas sûr qu’en cuisine non plus le second degré soit si bienvenu. Ces cookies healthy, donc, sont composés de farine de blé, flocons d’avoine, beurre, oeuf, noisettes, sucre et chocolat noir. J’ai mis le sucre au hasard, par poignées attrapées dans le bocal en verre où il est stocké. C’est du sucre brun non raffiné. 

Le bocal est en forme de tête d’ours, très réaliste, avec les détails du pelage gravés dans le verre. Il vient de Bourgogne, d’une brocante gigantesque tenue par une femme aux sourcils très épilés et à la cigarette chevillée au bec. C’est un endroit fascinant, style décor de Delicatessen sans les néons clignotants: tables et buffets en formica en-veux-tu-en-voilà, vaisselle promotionnelle et casseroles en fer-blanc, vélos de compétition, boutons à foison, dentelle ancienne et draps en lin piqués, vinyles de Tino Rossi et tapis persans. On y va souvent. 

En dévissant le couvercle du bocal j’ai eu une réminiscence de ce jour d’automne en Bourgogne. A quoi riment ces objets qui sont des souvenirs et dont ma cuisine est remplie? Des tasses à l’effigie de la famille royale d’Angleterre. D’autres qui viennent du Barbican, endroit merveilleux où j’ai commencé ce qu’on pourrait appeler ma carrière, fermé “jusqu’à nouvel ordre” aussi. Des reliques d’une autre vie. Des cuillers et des fourchettes à dessert en argent trouvées dans cette même brocante, un autre jour. Un bol en argent, leur petit frère. 

*

J’ai fait cuire les cookies, 9 minutes pas une de plus, et je les ai laissés reposer dehors sur la table en fer forgé. Quand mes co-confinés sont rentrés j’étais comme un personnage de cartoon dans la cuisine, la bouche ouverte et un morceau de cookie encore chaud dans la main, prête à l’enfourner dans mon gosier. J’ai eu le temps de goûter avant qu’ils me rejoignent à côté du foyer. Junior n’a pas été autorisée à tester la nouvelle expérimentation culinaire de sa mère; Senior, qui est pourtant difficile à satisfaire, a approuvé. Il s’en est enfilé deux sans se faire prier. 

J’ai rangé la cuisine. Une planche à découper qui vient de la cave, qui était fendue et que Senior a recollée. Un saladier en verre transparent Duralex trouvé à la brocante habituelle. Un beurrier en verre sur lequel une vache est gravée, que ma mère m’a offert dans un magasin qu’on aime bien elle et moi et qui s’appelle Savoie Vaisselle. Là-bas ils vendent aussi des cruches à lait miniatures en forme de vache; j’en ai une aussi, bien sûr. Un couteau de la marque L’économe qu’on avait acheté pour pique-niquer sur les bords de la Seine cet été, avant l’arrivée de Junior. 

Tant d’histoires dans ces objets. On n’est pas seul non plus quand on est confiné avec une mémoire vive éparpillée sous forme de tasses et de saladiers. J’ai rangé la balance, ensuite: c’est un modèle en plastique tout à fait basique, mécanique et pas très précis, pour être honnête assez cheap, qui vient de New York, comme les cookies. La balance de cuisine fait indéniablement partie des choses sans lesquelles on ne peut pas vivre, en tout cas si l’on aime les cookies. Sur la mienne, dans le cadran en-dessous des chiffres, il est écrit: Use for family.

 

 

 

close-alt close collapse comment ellipsis expand gallery heart lock menu next pinned previous reply search share star