Confinement, J45 / Paris

En rangeant la bibliothèque j’ai trouvé un exemplaire en anglais de Love in the time of cholera. Je le garde à côté de mon lit dans le petit cageot où je range mes affaires pour la nuit. « Si tout doit s’écrouler, il restera au moins ça », écrit un journaliste dans l’Obs, que j’ai acheté hier après-midi. Il parle de l’amour en temps de corona. L’émotion est une valeur sûre en ce temps de suspension générale des actions. Quoi qu’il se passe, confinement ou pas, les sentiments humains sont toujours là. 

Les covid stories – le titre de l’article, imprimé en gros sur la couverture – ne parlent pas que d’amour. Un type a racheté un village minier abandonné aux États-Unis, et y vit seul, confiné, depuis le début de la pandémie. Il est comme les chercheurs d’or de l’époque, mais avec une connexion internet satellite. Il raconte les histoires des anciens habitants du village, les deux mères maquerelles et leurs hôtels de passe. Un peu sordide, mais en ce temps d’hygiénisme et d’isolement, ça fait un peu envie.

Je sors faire une promenade. Sur le boulevard à côté de la maison, je suis interrompue dans mes pensées par une voix de femme qui demande à quelqu’un: Tu trouves ça normal? Elle a un accent sud-américain. Je tends l’oreille, son timbre me plaît et je suis toujours friande d’un bon mélodrame. Elle poursuit: Depuis vingt-cinq ans on dort dans des lits séparés et maintenant… (Quelque chose que je n’entends pas) tu trouves ça normal, toi? Elle répète une version de la même question, puis sa voix disparaît de mon champ d’audition. 

Je lance un regard à Céleste, ma complice d’espionnage, qui est trop occupée à suçoter la tête de son cygne en bois pour écouter quoi que ce soit. Je lui dis d’un ton théâtralement enjoué: On fait une petite pause? Elle sourit de toutes ses gencives édentées. Les neurones-miroir, on appelle ça: quand le bébé imite son père ou sa mère sans même s’en apercevoir. Encore quelques pas sous les marronniers. Un banc nous attend. Je m’assieds et tire le landau à côté de moi. On attend la suite de la telenovela

Hélas, trop fois hélas, la femme s’est volatilisée sur le boulevard. Pas moyen de savoir pourquoi ni à qui elle disait ça. Je suis restée assise sur le banc en prenant un air dégagé, j’ai parlé à Céleste comme si de rien n’était, elle a continué à sucer son cygne en bavant. Une fille jeune et asiatique est passée. Pas du tout l’apparence de quelqu’un qui a passé vingt-cinq ans à faire chambre à part. On ne saura jamais l’effet que le confinement a eu sur cette femme et son ancien amant, ni s’ils dorment ensemble ce soir. 

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