Confinement, J46 / Paris

Hier, insomnie. J’ai pris mon téléphone et regardé mon courriel. Pas une bonne idée en général mais tant pis. Un email de Brian Chesky, le PDG d’Airbnb. Il se trouve obligé, dit-il, de licencier un quart de ses salariés. On dira ce qu’on voudra sur Airbnb, chantre du capitalisme galopant et responsable de la déshumanisation du secteur touristique: son email est presque un mea culpa. Il faut revenir à l’humain, dit-il; l’hôtellerie de luxe n’est pas la bonne voie. 

C’est intéressant de voir qui survit, qui survivra ou non à cette crise: ce qu’elle révèle parmi les dégâts. Les inégalités, plus fortes que jamais; les pires instincts, les peurs et les bassesses des êtres humains; et puis ce dont on se passe ou non. Les avions. La surconsommation. La vie sociale en forme de tourbillon. Les voyages express où l’on coche les cases d’une destination. Les réunions pour un oui ou pour un non. Les improvisations. 

J’ai préparé un tajine mercredi. Pas vraiment une improvisation: on en parlait depuis trois jours et ça fait cinq ans que j’ai le plat chez moi. Je l’avais rapporté d’Essaouira, à l’époque où partir au Maroc pour une semaine était un peu extravagant, mais pas tant que ça. Aujourd’hui pour voyager il reste les souvenirs, les objets, les photos, le téléphone, les livres, les films, et la cuisine. C’est un tajine en terre cuite classique, émaillé. On l’a rincé une nuit avant de l’utiliser. 

J’ai lavé, coupé, disposé les légumes en pyramide, pomme de terre, patate douce, navets, carottes, courgettes, chou, les plus durs au milieu et les plus mous sur les côtés, des citrons coupés en quartiers, du cumin et de la coriandre moulus et du curcuma et du gingembre râpés, de l’huile d’olive, et voilà. A la fin, des pois chiches déjà cuits et des raisins secs. Du safran, mais j’ai oublié de le mettre. J’ai fait de la semoule, aussi, même si ce n’est pas dans la recette. 

Céleste a goûté les légumes réduits en purée dans une petite coupelle japonaise. C’était bon, réjouissant, coloré, épicé. Plein de saveurs. Elle en a redemandé. On a dîné tard et c’était la veille de la pleine lune. Elle a mis du temps à s’endormir et moi je n’y suis pas arrivée. J’ai repensé à ce qu’avait dit Michel Houellebecq sur les écrivains qui ont besoin de marcher pour libérer la tension nerveuse de leur cerveau. Je suis sortie faire un tour dans la nuit.

En rentrant j’ai zoné sur internet et atterri sur une page qui parlait d’ayurveda. C’est la médecine indienne ancestrale, la branche scientifique du yoga. Selon l’ayurveda il y a trois doshas, qui sont les métabolismes ou les états physiologiques: vata, pitta, kapha. Vata, c’est le vent et l’éther, kapha la terre et l’eau, et pitta l’eau et le feu. Il n’a pas fallu cinq minutes à une prof de yoga spécialiste d’ayurveda pour m’annoncer cet été: Toi, tu es très vata.  

Je me demande ce que les médecins indiens que j’ai rencontrés à mon centre de yoga pensent de tout ça. Pour les gens très vata – aériens, secs, légers, agités – ils préconisent d’atterrir, de s’enterrer. Je traduis grossièrement ainsi: en anglais c’est “grounding”. Il faut se reconnecter à la terre, manger des légumes racines, marcher pieds nus dans la nature, boire des soupes et des plats chauds et lourds. Des tajines, par exemple.

Il n’y a pas que moi: on vit une époque très vata. Les informations circulent dans le cloud, on a une vie virtuelle surdéveloppée, on prend (prenait) des avions pour moins d’une heure de trajet. On vit dans l’éther, dans l’air. Insta, c’est très vata. Bon, c’est une théorie d’insomnie, mais si elle tient alors les médecins nous prescriront certainement un régime pitta-kapha. Plus de terre, d’eau, de feu, moins d’air. Brian Chesky n’a pas parlé d’ayurveda, mais il a compris ça. 

Ce confinement commence à me peser, comme le tajine sur mon estomac mercredi. Je me sens lourde, lestée par cette interdiction de marcher, courir, voler. Mon esprit résiste de toutes ses forces, il est plus volatil que jamais. Même le yoga tous les matins finit par ne presque servir à rien. J’ai l’impression d’être un ballon d’hélium accroché à un fil de plomb. Je me fais des masques à l’argile dans les cheveux pour m’ancrer. De la terre et de l’eau: du kapha. 

Céleste – prénom le plus vata de l’univers – dort tranquillement à côté de moi. Cet après-midi elle a passé un quart d’heure à se contorsionner pour regarder un merle qui voletait dans le jardin. Je me demande si le monde dans lequel elle grandira aura rééquilibré ses doshas. Est-ce que Houellebecq a raison, est-ce qu’on va aller vers encore plus de virtualité, vers encore plus d’air et d’éther? Moi, je n’ai qu’une envie c’est d’être pieds nus au bord de la mer.

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