Confinement, J47 / Paris

 

On est samedi soir, il fait nuit noire et l’orage fait rage dehors, des éclairs et des coups de tonnerre monumentaux, mes co-confinés sont respectivement endormie et sorti, j’ai mangé de la glace à la noisette et au grué de cacao, j’ai une infusion de menthe fraîche, ma chemise en soie et les 661 participants de la fête de l’appartchezmoi pour me tenir compagnie, la musique dit que Love is in the air, et je me dis que des moments comme celui-ci, de solitude qui est une communion avec l’univers, j’espère en avoir toute la vie. Le confinement se termine lundi. Est-ce que j’ai hâte? Pas vraiment. Cette bulle bizarre avait ses vertus.

I feel much better at night… C’est le premier morceau que j’ai entendu lorsque j’ai rejoint la réunion Zoom de la fête. C’est un tube des années 90 qui soudain m’a conquise. Ce sentiment est sans doute accentué par mon nouveau statut de maman, mais il existe depuis que je suis toute petite: le calme de la nuit est un morceau de paradis. Rester chez soi et écouter la pluie ou traverser une ville à pied sous les étoiles – bonheur total. En ce moment aussi, depuis plusieurs semaines, on est dans le noir. Dans cette nuit symbolique que l’on vit il y a du mystère, de l’inconnu, de la transformation invisible. Tout semble encore possible.

Au téléphone cet après-midi, mon ami Tristan, qui vit à Athènes, me raconte la sortie de quarantaine. C’est comme disait Houellebecq: pareil en pire. Les voitures ont repris leurs droits. L’ambiance est sordide. “Et à cause des masques tu ne vois pas même pas que les gens font la gueule!” Bon, ce ne sont pas les masques qui rendent paranoïaque: ceux qui le sont maintenant l’étaient déjà avant. Pour nous, qui sommes un peu cigales, cette histoire est une douche froide. Nous nous croyions libres, nous ne le sommes plus. C’est comme la fin d’une crise d’adolescence: il faut mûrir, et vite, sortir de l’enfance. 

Tristan m’envoie un entretien avec la philosophe Vinciane Despret, qui parle du silence. Elle cite un personnage d’Italo Calvino, Monsieur Palomar, qui se demande si le silence n’est pas ce qui est le plus significatif dans le chant des oiseaux. On entend mieux les oiseaux, ces jours-ci, parce que ce que Vinciane Despret appelle notre anthropocacophonie s’est momentanément interrompue. Elle dit que nous devons garder en mémoire les choses que nous aimons et que ce silence a suscitées, comme le chant des merles et des alouettes et des mésanges; et espérer qu’à partir de cette tragédie le monde change.

On peut espérer, et esperar – en espagnol, c’est attendre. On peut – non pas jouir de cette période, ce serait indécent, mais la vivre avec présence. Dans l’incertitude, dit Vinciane Despret, il y a encore une chance. Elle cite Virginia Woolf, qui dans son journal écrivait: “The future is dark, which is the best thing the future can be, I think”. Un futur obscur n’est pas sans espoir, au contraire. Une lumière peut toujours percer l’obscurité. Celle d’un écran où 661 personnes sont rassemblées pour danser; celle d’une société plus clémente, plus douce, moins carnassière. Il fait nuit, on peut rêver. C’est le moment de le faire.

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