Confinement, J48 / Paris

Dimanche soir. Dernier jour de confinement. 48ème pour moi. 8 séries de 6 salutations au soleil. J’en ai ajouté une chaque jour depuis quelques semaines. Il y avait des matins où la première semblait durer un siècle, d’autres où soudain j’en étais déjà à la fin. Une bonne allégorie de ce qu’on vit. L’éternel retour, Sisyphe et son rocher. Au supermarché, un type au téléphone répète: C’est la routine. La routine. La routine, quoi. Est-ce que demain la routine va changer?

La temporalité semble différente, désormais. Ces sept semaines qui ont semblé une gigantesque journée, une pratique de yoga infinie, nous ont transformés. On les emmène avec nous après. Dans l’entretien que j’ai écouté hier Vinciane Despret parle du futur antérieur, un temps qui semble dire que le passé est présent, qu’il y a une continuité. C’est un futur dans lequel on fait un bilan de ce qu’on vit maintenant. Ça aura été quoi, ce confinement?

Inès m’écrit qu’elle n’a pas accompli grand-chose, finalement. Je lui dis que ce n’est pas grave, que le plus important était d’éviter le nervous breakdown. Je me reprends: c’est un peu honteux de penser ainsi alors que pour beaucoup la pandémie aura été une épreuve terrible. Pour d’autres, dont je fais partie, cela aura été une redécouverte de la routine – avec ce qu’elle a de difficile. Je pense à Charlie Chaplin. Y a-t-il plus aliénant que les tâches répétitives?

La répétition volontaire des prières, des rituels, des chansons, peut être une lumière. Dans la réitération du même mouvement au yoga, du même mantra lorsqu’on pratique la méditation, le mental se libère. Il ne reste que l’émotion. Le mental, avec ce qui nous arrive, n’est pas le plus utile. Pour autant, s’en défaire n’est pas facile. On a envie de contrôler, de planifier, de compter – ses salutations au soleil, ses journées. Est-ce que c’est à notre portée, de lâcher prise? 

J’ai la chance d’être confinée avec un bébé dont l’univers est à la fois limité à ce qu’on lui présente, et illimité dans ses attentes. Tout est encore possible, offert. Elle commence à comprendre, à s’habituer à une régularité, mais si la routine change, elle s’adapte sans broncher. Je prends exemple sur elle, je vis à son rythme, à son horizon, depuis huit mois – ça rend le bouleversement plus facile, je crois. Ce serait un bébé qui détiendrait la clé? 

Mon autre co-confiné, celui qui n’est plus un bébé, me reproche de ne pas me projeter. Je trouve qu’en ce moment c’est une qualité. Façon facile de s’envoyer des fleurs dans un moment angoissant. Il y a longtemps que j’essaie de vivre dans le présent, de lutter contre ma tendance à la projection constante. Quand j’y arrive, je suis contente. En ce moment, ces dernières semaines, on n’a pas le choix. C’est officiel: tout est incertain. Est-ce que ça changera demain? 

Les enfants ne savent pas s’ils retourneront à l’école en septembre. Leur vie, malgré son indétermination, était rythmée par cette certitude-là: il y a école demain – dans le monde développé, du moins. Aujourd’hui, on est tous soumis à une vie qui ressemble à celle des pays en guerre, en crise – sauf que pour eux, c’est pire. On est tous réduits au lâcher-prise de ceux qui n’ont pas le choix. Les enfants, les victimes. Qu’est-ce qu’il y a à tirer de cette passivité? 

*

Sept semaines de répétition ininterrompue des mêmes mouvements, sans protestation. Peut-être que le confinement nous aura enseigné un peu d’acceptation. Camus conclut son livre sur le mythe de Sisyphe en disant qu’il faut imaginer Sisyphe heureux. C’est une décision: de voir dans cette répétition ce qu’elle a de bon. Elle fait partie de l’absurdité de notre condition. Peut-on imaginer qu’au sein de la répétition on a le droit d’insérer des variations?

Quand on sent qu’on perd pied, les variations Goldberg sont toujours une bonne idée. Je les ai tellement écoutées pendant ma grossesse que, sur Spotify, Bach a été mon artiste numéro un de l’année passée. Si je lance la playlist aujourd’hui, ma petite co-confinée réagit. Elle se souvient de ces variations qui ont accompagné celles de l’embryon qu’elle a été. La musique et la biologie sont un peu connectées. Est-ce que la musique répétitive peut nous aider? 

Une autre musique pour rythmer un temps de confinement, c’est Einstein on the Beach: un opéra répétitif avec un choeur qui chante des chiffres. L’auteur du texte est autiste. Compter aveuglément, faire des additions sans se poser de questions, chanter avec concentration, répéter et espérer créer de la beauté. Einstein on the Beach est une de mes oeuvres artistiques favorites. Qu’est-ce qu’on peut apprendre de l’esthétique des mathématiques?

On est en train d’essayer d’exister dans l’obscurité. Cette nouvelle temporalité plate, continue, cet emploi du temps sans événements notés autrement qu’au crayon de papier (pencilled in, comme on dit en anglais) est notre nouvelle normalité. Dans ses Lettres à un jeune poète, Rilke dit: soyez patient à l’égard de tout ce qui dans votre coeur est encore irrésolu; tentez d’aimer les questions. On est dans un moment de questionnement, de doute. Non?

Je suis toujours tentée par des bribes de bilan, des listes de livres, des notes prises, des choses apprises. J’ai lu un peu du Yi King et du Tao-Tê-King, j’ai cherché des réponses dans la Bible de Jérusalem et le tarot de Marseille, chez Emmanuel Carrère et chez Emmanuel Kant, chez Mona Chollet et chez Vinciane Despret. Ca n’a empêché personne de mourir, du virus ou de complications liées à l’existence habituelle. Qu’est-ce qui n’est pas futile? 

Edouard Limonov, un activiste russe sur qui Emmanuel Carrère a écrit un livre, est mort au début de la crise – d’un cancer. La dernière page – spoiler alert – est magnifique. Carrère parle avec son héros de chair et d’os de la fin, pas du livre, mais de sa vie. Il lui demande s’il se voit vieillir tranquille dans une datcha. Limonov répond en décrivant les mendiants d’Asie centrale. “Ce sont des loques. Ce sont des rois. Ça, d’accord: ça lui va.” Est-ce qu’il a tout compris?

Il ne faut pas, certes, romantiser une vie qui n’est pas toujours un choix. Limonov n’est pas mort mendiant en Asie centrale, mais dans un lit d’hôpital – comme tant de gens ces jours-ci. J’ai un attrait inexplicable, comme lui, pour cette vie faite de rien, où toute attente a disparu. Le clochard qui vit en face de chez moi (peut-on dire ça d’un nomade?) s’appelle Yves. Il ne se plaint pas. Il dit que la vie dans la rue, ça lui va. Est-ce forcément une erreur, de vivre comme ça? 

*

Les punks qui disent no future sont peut-être les mieux lotis aujourd’hui. Privés d’avenir par un virus invisible, on est contraints de vivre uniquement dans le présent. On résiste, on fait des pronostics. Un tour d’horizon des journaux ce soir m’a vaccinée. La courbe remonte en Chine, semble-t-il. Une mutation du virus est possible. Des enfants meurent d’une maladie du sang peut-être liée au covid. On veut une opinion, des conclusions. À quoi bon? 

Je ne sais pas où je suis arrivée à la fin de ce confinement, au bout de ces sept semaines enfermée avec homme et enfant. J’accepte de ne pas faire de bilan. J’ai fait du yoga. Et ensuite, quoi? J’ai écrit. Et à quoi ça a servi? On a parlé, pensé, échafaudé diverses théories et de possibilités. Le plus beau, je crois que ça a été: chaque soir, je me suis allongée à côté de ma petite co-confinée, je l’ai nourrie, elle s’est endormie. Et si ça m’avait suffi? 

Chaque journée ne vaut que pour elle-même. La vie n’est jamais qu’une succession de secondes, de minutes, de jours, de notes de piano aussi vite envolées que celles des variations Goldberg sous les doigts de Glenn Gould. Tout d’un coup le morceau est terminé, on ne l’a pas vu passer. C’est insupportable, invivable, et c’est un gros cliché, mais c’est vrai: il n’y a pas de touche rewind ou replay. Est-ce qu’on peut jouer plus lentement, mieux écouter?

Je pense à la phrase de Kundera copiée dans mon agenda d’adolescente. “Mais que peut valoir la vie, si la première répétition de la vie est déjà la vie même? C’est ce qui fait que la vie ressemble toujours à une esquisse. Mais même esquisse n’est pas le mot juste, car une esquisse est toujours l’ébauche de quelque chose, la préparation d’un tableau, tandis que l’esquisse qu’est notre vie est une esquisse de rien, une ébauche sans tableau.” A-t-il raison?

Depuis que j’ai recommencé à dessiner, il y a quelques années, je n’utilise plus de crayon. Je fais tout à l’encre, sans brouillon. Si je rate, tant pis: je modifie, et je m’efforce d’aimer le dessin tel qu’il est. Parfois, ça me rend dingue, et puis je poursuis jusqu’à ce que ce soit le moins pénible possible. C’est un exercice qui ne vaut peut-être que comme tel – mes dessins ne sont peut-être que des esquisses, des ébauches qui méritent la poubelle. Qui le décrète?  

Dans L’insoutenable légèreté de l’être Kundera parle de la théorie de l’éternel retour de Nietzsche. Il faudrait vivre chaque instant comme une esquisse qui serait en fait l’oeuvre définitive. Qui sait ce qui nous attend après? On peut espérer une réincarnation ou une résurrection, ou bien se contenter de l’ici et maintenant. Les dernières semaines nous ont appris tout ça à nos dépens. Confinement, déconfinement, est-ce que ça change vraiment?

En m’endormant à côté de mon petit bébé hier, la main sur son ventre qui se soulevait doucement, j’ai pensé, je ne sais pas pourquoi ni comment, à une phrase de Peter Pan. Pour le pays imaginaire, dit Peter à Wendy et ses frères, c’est la deuxième étoile à droite, et tout droit jusqu’au matin. Il fait nuit noire, on est des enfants sans parents, on ne sait pas où est le matin, mais on y va en volant, et on volera jusqu’à l’avoir atteint.

close-alt close collapse comment ellipsis expand gallery heart lock menu next pinned previous reply search share star