Déconfinement, J1 / Paris

Est-ce qu’on va être en “déconfinement” jusqu’à ce qu’on soit en confinement à nouveau? Est-ce que le déconfinement est une question de nature ou de degrés? Le Guardian que je feuillette en dînant n’est pas optimiste. Dans les pays où les restrictions ont été assouplies la courbe de contamination est remontée rapidement. Le port des masques est nécessaire mais pas suffisant. J’ai passé cette première journée enfermée comme “d’habitude” – il suffit de 21 jours pour que le corps s’acclimate à une situation, un régime, une privation – tout en envisageant de sortir profiter de cette nouvelle liberté. Il était 18 heures lorsque je l’ai finalement fait. Débrief téléphonique avec Hélène; je lui raconte qu’Ambroise et moi avons eu une dispute atroce le matin, et une autre la veille avant le dîner. Les deux fois, Céleste est tombée. Je dis qu’on s’est disputés parce que Céleste est tombée mais en y repensant ce n’est pas vrai: elle est tombée alors qu’on se disputait pour savoir qui devait la surveiller… Les deux fois, j’estime avoir été dans mon bon droit, mais n’est-ce pas le propre des disputes?

En tout cas, personne n’a fait de mea culpa, on a tous les deux eu des mots très durs, et depuis on ne se parle pas. Julie, qui est confinée au Mexique dans une maison avec son mec, ses deux enfants, un jardin, une copine et une piscine, me confirme que le confinement à plusieurs n’est pas chose aisée, même dans une prison dorée. “On ne se dispute pas, mais ça demande beaucoup d’efforts – et le ressentiment s’accumule jusqu’à former un volcan”. Je suppose que ce sont nos volcans respectifs qui ont fait irruption après ces quasi sept semaines globalement pacifiques. Prendre l’air, avoir l’illusion qu’un monde existait pour de bon et de façon illimitée en dehors de cette bulle domestique m’a fait du bien – Ambroise aussi est sorti en fin de journée – mais nous avons tous les deux passé la soirée à la maison, chacun d’un côté, sans se parler. Confinement, déconfinement – on nous a bien eus! La vie est la même de l’autre côté du miroir. On peut fuir, sortir voir des amis, aller faire la queue chez Zara, se divertir, mais à la fin, on est toujours confiné dans sa vie, sans porte de sortie. 

Je sais bien que j’écris à partir de mon point de vue de privilégiée qui n’a pas besoin pour survivre de décortiquer les directives d’un dirigeant déconnecté comme Boris Johnson. Dimanche soir le premier ministre britannique a fait un discours dans lequel il a incité son peuple à “aller travailler si nécessaire, mais à vélo ou à pied”. Rien qu’à Londres, je ne connais personne qui puisse raisonnablement faire une chose pareille. Or la flexibilité de l’emploi – hire and fire – signifie que ceux qui ne peuvent pas travailler ont été tout bonnement licenciés. Amanda, qui vit là-bas et peut travailler de chez elle, n’en reste pas moins accablée. Ici, les boutiques rouvrent avec de nouvelles directives hygiénistes, l’économie va reprendre en partie, si l’on en croit cette histoire de gens qui font la queue chez Zara, mais ce qui fait la vie d’une ville, d’un pays, à mon avis, c’est ce qui n’a pas rouvert pour le moment: les cafés, les restaurants, les théâtres, les universités, les lieux où l’on se brasse vraiment. Là encore je parle de mon point de vue isolé, mais comment le quitter?

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