Déconfinement, J2 / Paris

Un grand vide, aujourd’hui. Comme je disais à Julie hier pour la consoler, on est peut-être avantagées si notre vie était déjà un grand magma avant. Pas d’horaires, des enfants en bas âge, du travail mais si peu que c’est presque une blague – on ne va pas prétendre que c’est la faute du gouvernement si on souffre du confinement. Ce qui nous a été enlevé, c’est l’illusion de la liberté. Est-ce bon, de vivre dans une illusion? Je peux en témoigner depuis hier: non. C’est un vertige, aussi, d’être libre. Depuis hier, j’ai déjà l’impression absurde que ma vie part à vau-l’eau: à peine déconfinée, j’ai éliminé les deux seules choses stables que j’avais réussi à établir comme une routine, le yoga et l’écriture. Pour autant, je n’ai rien fait de plus que “d’habitude”. Je me suis levée et couchée en me disant: enfin libre! Profite! Mais profite de quoi, au juste? L’écriture, le yoga étaient un choix, une restriction consentie de ma liberté déjà restreinte par autrui. C’était un espace de liberté au sein d’une vie confinée. Si je les perds, je n’ai plus rien. Voilà pourquoi je suis revenue ici.

En allaitant Céleste, allongée immobile sur le lit où se déroule une partie importante de notre vie, je pensais aux lieux qui la constituent. Il y a un livre qui s’intitule Les lieux de Marguerite Duras, il est à côté de moi sur les étagères. Elle parle de  la maison qu’elle a achetée dans la région parisienne à Neauphle-le-Château – j’y ai fait un pélerinage un jour avec Ambroise – et de lieux de tournages, de lieux réels ou imaginés, ou un peu les deux: fantasmés. Les Indes, elle dit ça au pluriel, comme ma mère. Il y a des lieux qui font partie de notre cartographie imaginaire, qui nous accompagnent, nous formatent même sans qu’on y ait jamais mis les pattes. Mes parents se sont rencontrés parce qu’ils revenaient tous les deux “des Indes”. C’est un pays que j’ai toujours connu avant même d’y aller. Parfois je me demande si le yoga est dans ma vie à cause de ça, grâce à ça, ces voyages qui m’ont précédée. Il n’est pas toujours besoin de se déplacer pour voyager. Parfois, quand même, c’est nécessaire. Il y a des lieux qui nous régénèrent. Je vais aller voir mes parents au bord de la mer. 

Au téléphone Tristan me parle de la correspondance de Flaubert et de George Sand. Il (Flaubert) dit qu’il a besoin d’un isolement total pour écrire tandis qu’elle (Sand) arrive à écrire tout le temps, toute la journée, même en changeant les langes de ses petits-enfants. Je me demande si les parenthèses sont superflues, si cette distinction s’applique à toutes les elles et tous les ils – c’est évidemment essentialiste et donc problématique, mais probablement assez juste. Il y a un livre auquel je me réfère souvent quand j’ai besoin d’encouragement: Daily rituals – Women at work. C’est la suite d’un autre qui s’intitulait simplement Daily rituals et qui se penchait sur les routines créatives d’artistes et d’écrivains. Il s’avère que seulement 17% étaient des femmes, ce qui a conduit l’auteur, après une levée de boucliers féministe, à publier le deuxième tome. Dans la préface, il remarque ingénument que les emplois du temps de ses nouveaux sujets – exclusivement des femmes, donc – sont moins réguliers. Sans blague! Je vous laisse, je dois aller préparer le déjeuner.

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