Déconfinement, J3 / Paris

J’ai l’impression que Céleste entre dans sa phase d’angoisse de séparation. On dit que les bébés font ça autour de 9 mois. J’essaie de ne pas trop écouter les on-dit mais celui-ci me semble sensé: c’est un problème si courant – constitutif, même? – chez les humains que ça doit bien commencer à un moment donné. En tout cas, ce matin, ça s’est manifesté par son refus de me laisser quitter la pièce pour aller faire mon yoga à côté. Pour obéir à mon tyran miniature – soit dit en passant c’est peut-être la première fois que je suis aussi obéissante sans aucune réticence! – je me suis donc installée dans un espace étroit entre ses jouets, elle et le lit. En faisant mes mouvements j’ai repensé à une conversation par message vocal interposé avec Samantha hier soir. Elle me parlait d’un ami à elle qui promenait son chien et remarquait que la promenade est la même chaque jour et pourtant différente à chaque fois. C’est certainement vrai du point de vue du chien, mais pourquoi pas aussi de l’humain? Un univers contenu dans une promenade. Est-ce qu’une vie plus simple et petite nous convient?

Mon amie d’enfance Alexia est venue boire un thé hier, dûment masquée et équipée de gel bactéricide. Elle m’a raconté sa retraite de yoga en Inde. Depuis ce classique éveil spirituel elle s’est mise à écouter un cycle de méditations guidées de Deepak Chopra. 21 jours sur le thème de l’abondance: comment l’attirer à soi par ses pensées, et par effet domino ses mots, ses actions, son caractère. On se plaint des restrictions liées à la crise sanitaire au lieu d’être reconnaissants de tout ce que la vie nous a offert, et nous donnera encore si seulement on prend la peine d’ouvrir les bons chakras. Autre continent, autre gourou: Tristan m’a envoyé un article sur le philosophe Bruno Latour. Pour lui la crise sanitaire et la crise écologique sont liées; l’une existe dans le contexte de l’autre et pour sortir de chacune de ces crises il faut réfléchir à des gestes-barrière, et s’y tenir. Sur son site, Latour propose un questionnaire qu’il décrit comme une aide à l’auto-description. Il s’agit de lister les activités dont la pandémie nous a privés, celles que nous souhaiterions voir revenir ou non. Abondance, privation. Bonnes questions. 

Surabondance. Motif surabondant est un terme légal que m’a appris mon petit frère, et aussi une bonne description de mes habitudes vestimentaires. Motifs animaliers ou jardiniers, pop ou kitsch, léopard ou ringards, ou même tout à la fois: ils sont tous passés par moi. En fin de confinement, la joie de se vêtir, même pour aller au supermarché ou au café, m’avait un peu quittée. S’habiller est une façon comme une autre de s’exprimer. Sans public pour vous regarder, on est tenté de se museler. J’ai retrouvé aujourd’hui un peu de joie sartoriale sous la forme d’un morceau de tissu wax rose et jaune assez original. Je l’ai noué autour de ma taille; en haut j’allais enfiler du noir pour compenser la surabondance qui ornait mes jambes, et je me suis ravisée. Du jaune tournesol en haut, et un deuxième tissu wax dans lequel envelopper Céleste. Était-ce trop? Peut-être. Je suis allée jusqu’à la gare de l’Est. Devant les coiffeurs afro du boulevard Sébasto les motifs wax étaient partout sur les corps et même les masques. J’étais un peu intruse, certes, avec ma peau blanche, mais cette ambiance de surabondance était infiniment réjouissante.

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