
J’ai traversé Paris déconfinée aujourd’hui. Paris libérée? Not really. De Charybde en Scylla: Paris masquée, en proie à la paranoïa. Mon masque fait maison est en deux dimensions, hélas, et donc pas très efficace: c’est un rectangle de tissu seulement froncé aux deux extrémités, où j’ai cousu des morceaux d’élastique. Le tout couvre ma bouche et mon nez, mais il est évident que l’air peut passer. La couture en volume 3D n’est pas ma spécialité: la fumée qui sort de mon cerveau quand je m’y mets me dissuade généralement d’essayer. Bref, je n’ai pas suivi le modèle de l’AFNOR. Dans l’autobus, la femme assise en face de moi porte une visière transparente qui recouvre la hauteur de son visage, lui-même disparu sous un masque haute technologie. Elle me regarde comme si j’avais rejoint le camp des nazis. Mon masque n’est pas conforme, certes, mais ses mimiques oculaires en prenant un juge invisible à témoin font peur même à une téméraire comme moi. Je la regarde aussi et me dis que les pires moments de l’histoire ne sont pas si loin que ça.
Au téléphone, mon père me raconte qu’il vient de lire La peste de Camus. C’est plus allégorique que dans mon souvenir. Il n’est pas question de l’Algérie française ou de la colonisation, seulement d’une ville isolée et des sentiments qu’une catastrophe sanitaire provoque parmi ses habitants. Je lui parle d’un article que j’ai lu sur Camus: pour lui en tant qu’Algérois, Oran était une Babylone où l’argent est roi et qui serait ainsi châtiée pour sa cupidité. Le parallèle avec notre monde régi par le capitalisme galopant est évident, si ce n’est que dans la vie réelle le virus attaque plus aveuglément. Comme disait Vinciane Despret dans l’entretien que j’ai écouté la semaine dernière, il ne faut pas faire dire quoi que ce soit au virus, il ne pense pas, il se contente de contaminer. La réalité n’est pas écrite par un écrivain (a priori). En raccrochant, je continue ma promenade sur le boulevard et entre dans la boutique de Simon, un dealer de vêtements de seconde main devenu une institution: sous le nom de Samuel, il est un personnage dans le dernier roman de Tobie Nathan.
Simon/Samuel n’a rien qui m’intéresse, sinon un brin de causette en respectant la distance réglementaire d’un mètre. Il est content d’être ouvert même s’il n’est pas le plus touché par la crise. “Vous aurez envie d’aller vous coller à des gens dans des pizzerias bondées du Marais, vous, quand les restaurants rouvriront?” Je réponds que non – ce n’était déjà pas ma passion avant. Ce qui m’a manqué pendant le confinement, c’est de farfouiller dans les cavernes comme la sienne, et d’imaginer les histoires des vêtements. Je remarque sur la mezzanine de la boutique une veste en velours à imprimé léopard, taillée pour homme. J’imagine celui qui la portait, la porterait. C’est autrement plus nourrissant que les encarts promotionnels qui envahissent ma boîte mail pour m’informer des nouveautés du printemps. Les pizzas sans intérêt du Marais préparées dans des cuisines sordides par des immigrés mal payés, les vêtements bon marché cousus par des enfants indiens qui finiront chapardés par des enfants roms dans les bennes pleines à craquer – voilà ce qui ne m’a pas manqué.
