
Insomnie de bon matin. Je stresse à l’idée de prendre le train. Je réfléchis aux vêtements qu’il me faudra au bord de la mer. Je fais des listes mentales de maillots de bain et de robes de plage, allongée dans mon lit les yeux grands ouverts. Ma tendance naturelle à ne pas me projeter est exacerbée à un point rarement atteint. Quand on vient de passer deux mois à saisir le jour, à se vêtir en semi-pyjama et à cultiver son jardin, envisager de tout bringuebaler semble aussi compliqué que de proposer un marathon à une tortue grabataire. Pourtant, les voyages, ça me connaît plutôt bien. J’ai des sandales de la marque Nomadic Lifestyle et je me flatte de pouvoir recréer un foyer n’importe où, du moment qu’il y a de quoi se faire du thé et un endroit où ranger ses bouquins. La maison où je suis censée aller pour rejoindre mes parents, je la connais depuis que j’ai trois semaines et j’y ai emmené Céleste quand elle avait 11 jours. Cet endroit, sans doute le plus familier de toute ma cartographie personnelle, me paraît étranger, lointain, comme si je n’y avais jamais mis les pieds.
Les bonnes amitiés restent toujours dans le domaine du familier. Je retrouve ma copine Chloé, que je n’avais pas vue depuis six mois, pour le déjeuner. Comme tous mes amis, elle a plutôt aimé le confinement, qui ressemblait à sa vie habituelle ou rêvée. Par conséquent, elle souffre d’angoisse du déconfinement. On n’est jamais content, décidément. Ce qui était socialement acceptable avant, c’est-à-dire pendant, ne l’est plus maintenant. Votre relation amoureuse laisse à désirer? Votre garde-robe ressemble à celle de Christian Clavier dans les Bronzés? Votre boulot est une blague et votre enfant passe ses journées à ramper dans la poussière en boulottant du pain? C’est ok, personne ne le saura jamais, on est tous confinés. Tout d’un coup, les portes sont ouvertes, la lumière est allumée et on n’est pas prêt. Les interactions sociales reprennent, mais elles sont poussives, compliquées. Sauf – et c’est ce qui nous sauve, nous les kiffeurs du confinement – si c’était déjà le cas avant. Pour moi, c’était déjà bizarre, de voir des gens. Sauf mes amis bizarres comme moi. Eux, ça va.
Dans le bus, Céleste essaie de m’enlever mon masque. Entre le porte-bébé, Céleste qui gigote comme une diablesse et attrape tout ce qui passe, les écouteurs de mon iPhone avec lequel je ne désespère pas d’écouter de la musique pour ne pas entendre les conversations anxiogènes des gens, et maintenant le masque, les trajets sont un poil fatigants. En enlevant la main de Céleste d’une surface sale pour la 200ème fois, je me demande pourquoi on ne vit pas nus à Bora-Bora. Au téléphone, Samantha qui vient de revenir dans son appartement sur l’île Saint-Louis après deux mois de confinement en Angleterre dans la ville de ses parents, me dit: So much stuff! Why do I have so much stuff? Le minimalisme et le bouddhisme Zen n’ont jamais semblé aussi attirants. Je pense à une phrase de Swami Sivananda, le gourou de mon centre de yoga, qui dit: Simplify your life. Je finis par décaler mon billet, épuisée d’avance à l’idée de faire une valise, de m’harnacher comme un baudet, de déplacer des kilos de stuff superflu. Je vais rester quelques jours de plus à Paris pour faire du tri.
