Déconfinement, J6 / Paris

J’ai dîné chez une amie hier. Tout semblait normal, sauf les nouvelles précautions d’usage. On a fait des piles dans l’entrée avec nos affaires, ventousé des petits bonshommes en plastique sur nos verres pour les distinguer, et versé des chips dans nos assiettes sans toucher l’intérieur du saladier. Des masques ont été offerts en cadeau d’anniversaire. On a écrit des mots sur une carte – et je m’en rends compte maintenant, tous allègrement touché le même bic. On était moins de dix. On limite les risques jusqu’à un certain point, mais on en prend forcément en ne respectant pas un confinement strict. Combien de temps on tiendra avec les masques, le gel hydroalcoolique et tout le barda? A se laver les mains frénétiquement, à laisser devant les portes des piles de vêtements? On fait la queue avant d’entrer chez les commerçants, on laisse vides les sièges désignés par des autocollants, on se tient à un mètre de son voisin. On respecte cette chorégraphie compliquée, comme un mauvais remake du bal masqué ohé ohé, mais la vie reprend le dessus en loucedé. 

J’ai profité de la réouverture des librairies pour acheter une bande dessinée. J’ai passé la fin d’après-midi et la soirée plongée dedans. Il y avait longtemps que je ne m’étais pas immergée dans une histoire à ce point. Est-ce que j’ai eu besoin de disparaître maintenant que les frontières entre les gens sont réouvertes? Peut-être. Demain ça fera une semaine qu’on est déconfinés et je ne peux pas dire que j’ai adoré cette liberté retrouvée. On était bien, enfermés. Le week-end dernier je me suis aussi absorbée dans un livre; pas une BD mais un roman. C’est l’histoire romancée de femmes internées à l’hôpital psychiatrique de la Salpêtrière au dix-neuvième siècle. Certaines d’entre elles expliquent à une nouvelle arrivante, qui espère s’échapper: on est mieux ici. On pourrait sortir mais on n’en a pas envie. On se sent plus en sécurité derrière les murs surveillés de l’asile que dehors, là où le mal rôde en liberté. Là où la liberté aussi rôde. Non, décidément, je n’irais pas jusqu’à me faire interner à la Salpêtrière, mais je me sentais plus tranquille confinée. 

Dans le Monde des Livres, 40 personnes parlent du livre qui les a accompagnés pendant le confinement, ou qu’ils imaginent comme un pont vers ce qui nous attend. Il y a de tout: Cervantès, Echenoz, de la poésie et de la prose, de l’obscur et du classique, du théâtre et de la philosophie. Un des livres cités s’appelle Je et Tu, c’est un essai sur l’altérité. Il paraît qu’on a oublié comment vivre ensemble. Je ne sais pas si je dirais ça. Pour moi le recul qu’on a eu pendant deux mois a servi à penser, à se manquer, à s’aimer de loin. S’aimer de trop près, manquer d’espace pour se manquer, ne pas penser à la relation, ce n’est pas bon. La précipitation avec laquelle on se revoit (pas tout le monde, mais c’est une tentation à laquelle beaucoup ont cédé) n’est pas forcément une bonne idée. Je voudrais rester dans l’état d’esprit du confinement, celui où étant privés des autres êtres humains, on a plus le coeur sur la main. Déjà on se revoit et les autres, leurs travers, nous exaspèrent. Aimer les autres de manière littéraire, avec la médiation des pages, c’était assez sage. 

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