Déconfinement, J7 / Paris

Une semaine de déconfinement ce soir. J’avais un peu relâché les efforts, ou je les avais appliqués différemment. Au lieu d’enchaîner les salutations au soleil dès le lever je les ai réparties tout au long de la journée. Avec la procrastination, il y a eu des fois où j’ai terminé dans la nuit, in extremis. J’ai tout de même tenu bon. Pour l’écriture aussi: une page par jour, toujours. Là, c’est l’inverse qui s’est passé: au lieu de terminer dans la nuit, épuisée, je me suis astreinte à écrire mes textes dans la matinée. Cette double discipline auto-imposée m’a sauvée de moi-même, des extrêmes d’auto-flagellation dans lesquels je peux tomber. M’y tenir, c’est me rappeler cette période bizarre, les émotions que j’y ai traversées, les pensées. Une pratique quotidienne est un souvenir de toutes celles qui l’ont précédée: j’étais la même hier, mais mes genoux ont craqué lorsque je les ai tendus, alors qu’aujourd’hui non. J’inscris dans mon corps une continuité avec ces mouvements quotidiens. Mon corps reste le même, certes, mais pour l’écriture j’ai créé un nouveau document, intitulé Post-confinement. 

Qui sommes-nous dans le post-confinement? Je suis quelqu’un qui s’est avérée capable d’écrire tous les jours, tout en s’occupant de son enfant. C’est une nouvelle personne, celle-ci, une dont j’ignorais l’existence avant. Céleste aussi est une nouvelle personne, une dont l’existence était prévisible, mais pas certaine. Au bout de ces sept semaines, c’est toujours un bébé, mais elle a acquis plusieurs degrés d’autonomie. Elle mange du pain, boit de l’eau sans s’étouffer, se met debout en s’agrippant à ce qui lui tombe sous la main, et marche à quatre pattes sans tomber tête la première sur le béton ciré. Ce matin, elle a exploré seule le monde au-delà de la chambre. En ahanant elle est arrivée jusqu’à la porte, s’est aventurée dans le couloir, a glissé ses doigts dans l’embrasure de la salle de bain, a regardé à l’intérieur, s’est approchée des toilettes. J’étais derrière elle, je l’ai prise dans mes bras, posée debout sur le couvercle de la cuvette. Elle a appuyé avec son pied sur la chasse d’eau, sursauté. Le déconfinement coïncide pour elle avec le début de la liberté.

Ce que je choisis de faire de ma liberté, c’est de continuer à la contraindre avec ces mouvements quotidiens, le soir, à midi ou le matin. Aujourd’hui, je les ai repoussés jusqu’à la fin de la journée, juste avant l’heure du dîner. J’ai tout fait d’un coup, presque sans m’arrêter. C’est au bout de la 47ème salutation au soleil d’affilée, 47ème sur 48, que les larmes ont affleuré. Subitement, alors que j’étais occupée à compter, à vérifier quelle jambe lancer en avant ou en arrière, les émotions cadenassées se sont échappées. Est-ce que j’ai pleuré pour évacuer une tension, une tristesse, un effort, tout ça et plus encore? Le confinement a été admirablement exempt de larmes, de drames. Remarquablement paisible. Il a fallu une semaine de plus pour qu’un contrecoup se manifeste dans mon corps. Nostalgie de l’enfermement, du “pas-le-choix, on est obligés de s’entendre puisqu’on est coincés ensemble”, tristesse de comprendre que ce moment bizarre et donc un peu doux, comme tout ce qui a les angles un peu arrondis, est fini? Peur de ce qui suit, de cette liberté chérie qui ne rend pas si épanoui?

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