Déconfinement, J8 / Paris

Encore une journée plongée dans des pages; celles de The lonely city, un livre auquel je reviens par intermittence depuis quelques temps. L’auteur raconte des épisodes de sa vie à New York où elle croise les fantômes d’artistes qui y ont vécu avant elle, et s’y sont sentis seuls eux aussi. Hier, Klaus Nomi et David Wojnarowicz m’ont tenu compagnie: victimes du sida tous les deux, ils ont subi les stigmas combinés de l’homosexualité et de la maladie. Les mots pleins d’empathie de l’auteur m’ont fait penser à ce qu’on vit aujourd’hui; en plus grave, évidemment. Difficile d’évaluer la gravité d’une crise quand on est dedans. Le regard qu’on lance à son voisin non masqué dans un magasin, le mouvement de recul lorsque quelqu’un vous tend la main, ont pour l’instant peu en commun avec la paranoïa quasi institutionnelle induite par le sida. Comme l’histoire se répète, et comme on oublie vite. Le gouverneur du Texas qui avait dit: si vous voulez arrêter le sida vous n’avez qu’à tuer les queer. Aujourd’hui l’homophobie est remplacée par le racisme anti-chinois. Ce n’est pas moins pire.

On a reçu des masques par la poste, envoyés par la mairie du 13ème. Dans la lettre qui vient avec, le maire remercie les associations chinoises du quartier pour leur aide financière. Ambroise en ouvrant l’enveloppe a dit: ils nous envoient le virus et ensuite ils nous envoient des masques! Je lui ai dit que c’était exactement le genre de racisme ordinaire qui fleurit en ce moment sans en avoir l’air. De fait le virus est issu de Chine mais le rappeler à chaque opportunité, est-ce vraiment nécessaire? Ce sont des masques chirurgicaux, bleus et blancs, à usage unique si l’on se fie aux directives. J’en enfile un pour aller faire des courses à la Biocoop. Ils distribuaient des gants pendant le confinement, c’est apparemment terminé. On peut se laver les mains au gel hydroalcoolique en entrant, et ensuite c’est la foirfouille. Tout le monde touche tout, se croise, se parle de près. Plusieurs personnes ne portent pas de masque. Ca m’est égal, mais je le remarque. Les efforts se relâchent. L’atmosphère n’est pas détendue, mais tourne un peu plus à la rigolade qu’il y a une semaine. 

La caissière rigole en voyant Céleste gigoter dans son porte-bébé. Je repense à un autre caissier, à la librairie où je suis allée dimanche, qui m’a fait une blague que je n’ai pas comprise. C’était de l’ironie: sans le sourire, caché derrière un masque, c’est plus difficile de comprendre. Il s’est excusé avec les yeux qui souriaient; j’ai souri aussi et puis j’ai repensé à un texte de Levinas et à ses textes sur le visage. Pour lui le visage est le lieu symbolique de la relation à autrui. C’est ce qu’on ne peut pas tuer, pas réduire, pas objectiver. Levinas ne parle pas au sens propre, des traits qui constituent la figure de quelqu’un, mais au sens figuré, justement: le visage est une métaphore de la loi morale qui nous lie à autrui, à chacun. C’est un raccourci de parler de Levinas au sujet des masques, je ne suis pas sûre qu’il aimerait qu’on brade sa pensée ainsi, mais lorsque j’ai vu ces yeux qui souriaient dimanche j’ai pensé à lui, je n’y peux rien. Il y a quelque chose d’aliénant, de déshumanisant avec ces masques imposés, et on fait bien de s’en défendre encore, de rire avec les yeux très fort. 

close-alt close collapse comment ellipsis expand gallery heart lock menu next pinned previous reply search share star