Déconfinement, J10 / Paris

Aujourd’hui on est allés prendre l’apéritif sur le banc en face de l’épicerie. Le pub qui est au coin de la rue propose des boissons à emporter; il y a une carte limitée et pas de cidre donc j’ai pris du rosé. On a commandé des chips au cheddar et à l’oignon rouge pour accompagner; si ce n’était les marronniers sur le boulevard on aurait presque pu se croire à Londres. Céleste était contente de regarder les gens passer; sur un autre banc il y avait un couple avec un bébé. Elle bavait sur la rambarde du banc, on essayait de l’en empêcher. C’était un bon moment. Après les applaudissements on est rentrés et on s’est préparé un dal de lentilles corail au lait de coco et aux épices; j’ai couché Céleste et on a dîné. Ensuite on a tous les deux travaillé, moi jusque tard dans la nuit. L’après-midi j’avais pleuré en me plaignant que ma carrière soit morte et enterrée; pourtant il ne tient qu’à moi de la ressusciter. Il y a un côté romantique à travailler quand tout le monde dort mais on se sent quand même assez isolé. J’adore le pain mais je ne sais pas comment font les boulangers.

Je n’ai même pas fait de pain et ça y est, le confinement est déjà terminé. Je suis nostalgique du confinement – quelle absurdité! Pourtant dieu sait que je n’aime pas particulièrement les privations de liberté. Un petit côté SM, un goût pour le bondage qui s’est révélé? Je déteste peut-être encore plus l’autodiscipline que la discipline imposée par autrui. Depuis une semaine je lutte avec moi-même pour faire les mouvements de yoga que j’enchaînais sans réfléchir lorsque je me réveillais chaque matin confinée. Pareil pour écrire. Chaque jour une voix me dit: Arrête! Personne ne t’y oblige! C’est beaucoup plus difficile maintenant qu’on peut s’enfuir à tout moment. Cet après-midi Céleste a joué pendant un bon quart d’heure avec mon trousseau de clés sur la porte d’entrée. Elle ne se rend pas compte encore de toute la symbolique qui vit dans ces petits objets métalliques. Je me suis bien gardé de lui expliquer qu’un jour peut-être elle jouirait de l’enfermement qu’elle déplorait une seconde avant. La condition humaine est une sacrée plaie par moments. 

Quelqu’un m’a piqué mon vélo donc j’en cherche un nouveau. Il y a des tonnes d’annonces toutes plus chères les unes que les autres, et mal rédigées par-dessus le marché. Il y a un modèle qui ressemble à celui que j’avais, pas trop loin et pas trop cher, mais son propriétaire a écrit “Peugot”. J’ai trouvé un siège pour bébé dans la rue. Bientôt Céleste pourra m’accompagner. Je ne sais pas si ça me plaira, si je me sentirai à l’aise avec une passagère sur mon fidèle destrier. Mon ancien vélo était rapide et léger; peut-être qu’il faut que le nouveau soit une berline un peu moins fine. Cet après-midi j’ai lu des bribes d’un livre de Maria Montessori; elle dit: “Apprends-moi à faire seul”. Je pense au moment exaltant où sur la grosse avenue qui longe le cimetière du Trocadéro mon père a lâché mon dos: je ne m’en suis pas aperçu tout de suite, mais ça y était, je savais faire du vélo. Céleste n’en est pas là. Je lui ai fabriqué un hochet aujourd’hui. Elle voulait jouer avec les perles en bois et les manger. Je les ai enfilées sur un cordon, libres et en sécurité.

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