Déconfinement, J11 / Paris

Je me suis réveillée très fatiguée après une nuit quasi blanche, accroupie dans le noir sur ma chaise devant l’écran lumineux de mon ordinateur. Céleste dormait et Ambroise remuait sous la couette dans la pièce d’à côté; j’étais persuadée de l’empêcher de dormir avec les clics de ma souris. Comme les choses semblent différentes la nuit. Ce minuscule bruit, les tout petits clics de cette insignifiante souris électronique, aussi menaçants que les cris d’un réel rongeur qu’on entend dans le silence de son lit. Au lever, absorbée immédiatement par la routine de la vie avec un bébé – téter, jouer, se changer, s’habiller, téter, se reposer – j’avais l’impression que ces moments de solitude nocturne n’avaient pas existé. C’est d’autant plus précieux, pourtant, maintenant que le confinement est terminé. Le silence des journées confinées s’est petit à petit dissipé. On sent l’activité qui partout a repris, les voitures et les klaxons et le bruit plus diffus des passants. On entend toujours les oiseaux mais un peu moins souvent. Quand je me suis couchée, à l’aube, je les ai entendus chanter. Un ravissement déjà oublié. 

Je suis sortie pour de bon de l’isolement en prenant le bus puis le train avec Céleste, pour aller rejoindre mes parents au bord de l’océan. La gare était gardée par des policiers, les panneaux d’affichage des trains très clairsemés ne rassemblaient pas les foules habituelles. Les magasins étaient fermés. Pas de magazines ou de mignardises à grignoter. On s’est installées dans un wagon aussi peuplé qu’une plage en février et j’ai expliqué à ma petite compagne de voyage qu’on allait voir la mer, le sable, les coquillages. Je l’ai assise sur la tablette des sièges et elle a regardé le paysage défiler. Je me suis dit pour la énième fois qu’avoir un bébé incitait au même dépouillement que le confinement. Sans distractions, sans wagon bar, sans passagers même à regarder, à qui lancer des oeillades ou des regards absents – fascinée seulement par cette chose extraordinaire qu’est un train en mouvement. Le voyage est passé vite. Le temps file lorsqu’on médite. On a changé de train sur le même quai; même pas de distributeurs de sucreries à dévaliser. Quand on est arrivées ma mère nous attendait.

Céleste a reconnu ma mère qu’elle n’avait pas vue depuis deux mois et demi. Ma mère a héroïquement résisté à la tentation de la prendre dans les bras, et est restée masquée. Dans la voiture elle m’a demandé: tu as été contrôlée par la police? J’ai répondu non. Tu avais mis quoi sur ton attestation? Je lui ai dit que j’avais mis la vérité: je suis prise en sandwich entre mes parents et mon bébé. Je vais m’occuper d’eux, ils vont s’occuper d’elle, je vais essayer de travailler. Ils vont s’occuper de moi aussi, j’espère, même si ça ne rentre pas dans les cases prévues par le gouvernement. Cette attestation oblige à nommer les choses, décrire et définir les relations, revoir ses priorités. Quand on est arrivées à la maison on a été accueillies par mon père qui n’avait pas vu Céleste depuis trois mois. Elle lui a souri immédiatement. Toute la soirée elle est restée assise à sa place, dans une chaise haute qui a dû recevoir les séants de trois ou quatre générations. Une tranche de pain d’un sandwich évolutif qu’on déguste en ce moment, elle, moi et mes parents.

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